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Compte-rendu | Psycholibéré, V+ prend l'humour au sérieux (23-09-2015)

Peut-on rire de l’architecture ? La question a été posée par les deux associés de l’agence belge V+ (Jörn Aram Bihain et Thierry Decuypere), jeudi soir dernier, à Bozar, devant une salle comble. Si la conférence augurait une thématique passionnante, elle a, par la suite, pris des accents auto-hagiographiques loin de la problématique initialement présentée. Pour autant, la soirée fut, de loin, jubilatoire. De l’exotisme à la dérénovation.

Belgique

Thierry Decuypere, dans un long propos liminaire, aligne les adjectifs sur ce que ne sera pas la conférence. Il assure alors qu’il ne s’agira pas d’ «un appel à l’autocélébration avec les images les plus charmantes». A voir.

Pour l’heure, sur un ton potache, V+ expose, en grand et en large, sur l’écran de l’amphithéâtre de Bozar, sa photo, du moins, celle de ses deux associés pour dire «combien ils ont du mal à rentrer dans ce moule de l’architecte mesuré tel que marketé». Du lard et du cochon. A voir aussi.

Tout commence par une vidéo. A l’image, un reportage de TF1, datant du milieu des années 70, sur l’architecture. Jean Renaudie y exprimait son désir d’humour. «Ce vocabulaire est-il encore audible ?», s’interroge Thierry Decuypere. L’efficacité du trait d’esprit est mis en question, notamment «pour rendre lisible des questions disciplinaires».

02(@Vplus)_B.jpg «Je suggère un titre : ‘un sourire, là, juste au coin des lèvres’», affirme de but en blanc Jörn Aram Bihain. La joute verbale est lancée. Le two-men show peut démarrer. «L’humour est difficile à incarner dans la symphonie des choses. Il s’inscrit davantage dans la narration», dit-il. De fait, l’humour semble ne pouvoir s’inscrire que dans le rapport à l’architecture à travers de bons mots.

«J’ai un autre titre : ‘mieux vaut en rire que de s’en foutre’», reprend Thierry Decuypere. A l’architecte d’ironiser sur les conditions de son métier. «Est-il de notre devoir d’être indifférent aux absurdités d’une commande ?», se demande-t-il.

En va-t-il de sa mission alors de «fabriquer un monde sans bêtises ? Raisonnable et rationnel ? Les architectes sont-ils les seuls personnages sains dans une assemblée de fous ?», poursuit-il.

03(@MDelvaux)_S.jpgPour «redonner du sens à l’absurde», Thierry Decuypere évoque le réaménagement des quais de la Sambre à Charleroi. Le projet relevait d’une «stratégie de survie» et face au maigre programme dont les préconisations semblaient insignifiantes, V+ étend le périmètre d’intervention dans le même budget. En lieu d’une seule esplanade, l’agence a pris le pari de réhabiliter l’ensemble des espaces publics sur un kilomètre, le long de la rivière et ce, dans la même enveloppe budgétaire et sans «cette pierre bleue d’origine douteuse».

Second projet, une villégiature sur les bords du lac du Bourget : «une bonne grosse maison, de gros murs et un goût de renfermé … un projet malade de contre-cloison», débute Jörn Aram Bihain.

Le château présent à 150 mètres ne laisse qu’une «brèche de liberté» et oblige la rencontre avec l’ABF, «la divinité locale… comme le pompier». «Notre côté belge était exotique. Quant à nos plans au 50e… ils n’avaient jamais vu ça», sourit-il.

 «Il s’agissait, au départ, de faire une cuisine mais le désir caché était d’ouvrir cette maison sur le paysage. Une seule petite extension semblait trop faible pour porter autant de flamme. D’une maison psychorigide nous avons pensé une maison psycholibérée, un couteau suisse, une villa qui explose et offre un dialogue singulier avec l’extérieur. L’enjeu était de structurer la périphérie», précise-t-il.

Aucune image n’a été encore présentée. L’architecte revient alors sur la «boulimie programmatique» des maîtrises d’ouvrages privées. In fine, d’une cuisine, il fallut également penser neuf chambres, une salle de répétition…. L’audience, face à l’inventaire, se montre toujours sourire aux lèvres.

04(@Vplus).jpg Photographie à l’appui, V+ a livré «un écho fantasque de la personne face à l’immensité». Le tout se veut scandaleusement théâtral.

Le «dernier château d’eau de Belgique» l’est tout autant. Pour ce projet, les deux associés ont «tâtonné dans une avalanche d’idées. Nous voulions exprimer la sacralité d’une table avec une carafe d’eau posée dessus. Nous voulions offrir un visage différent», débute Jörn Aram Bihain.

A l’époque, l’agence à une «fascination pour les structures alphabétiques», en d’autres termes, pour les formes en V, en X…en A… «Nous voulions extrapoler notre proposition pour avoir envie d’y habiter», poursuit-il.

Fort de ces désirs, V+ conçoit «un troisième monde qui se déplace», une figure sculpturale «loin du pure bonheur de la banalité expressive».

Autre commande : des illustrations pour un livre. Le thème en est la réouverture des Halles de Schaerbeek. Jadis marché, le lieu, une fois abandonné est devenu un théâtre de quartier. Un premier temps, alternative, la scène s’est progressivement institutionnalisée. «Un terme a émergé. Il est d’abord sorti sur le mode comique : ‘la dérénovation’», avance Thierry Decuypere.

05(@MDelvaux)_S.jpg «Le bâtiment est devenu étanche. La boîte s’est coupée du monde extérieur. Ses façades se sont opacifiées. Nous avons imaginé un projet par soustraction. Nous enlèverions un peu de confort pour rendre poreuses ces halles. Nous avons conçu un plan de démolition pour envisager des usages nouveaux et diurnes», ajoute-t-il.

Le constat est sans appel : «l’architecture ajoute presque sans fin des dispositifs d’amélioration». Dès lors, le juste équilibre est nécessaire.

D’autres projets se suivent. Les présentations sont alors moins piquantes et plus sérieuses. L’humour n’est possible que quelques instants. Il se perd dans le pragmatisme du métier autant que dans le long déroulé d’une conférence. Toutefois l’esprit demeure. Brillant, avant tout.

Jean-Philippe Hugron

  

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