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Opinion | ‘Résignations' par Tarik Oualalou (2/2) (28-10-2015)

«Les quinze dernières années ont vu émerger une scène contemporaine pléthorique qui s’est libérée, décomplexée et qui s’est amarrée au débat mondial. Cependant, face à cette ouverture et cette richesse qui pourrait nous pousser à une certaine euphorie, on se doit de faire un constat critique plus précis», affirme Tarik Oualalou. Second extrait de l’ouvrage ‘Resistances Résignations – Architecture au Maroc 2004-2014’.

Afrique | Tarik Oualalou

PRODUCTION SAVANTE. Si on n’a jamais autant construit au Maroc depuis les quinze dernières années, on peut aussi dire que l’on n’a jamais aussi peu écrit. À quelques rares exceptions, les architectes marocains n’écrivent pas, ne produisent pas de pensée savante. Dans des moments de mutations profondes, il y a nécessité de prendre et de clarifier les positions de projets. Bâtir, même beaucoup, ne peut suffire. Nous avons la responsabilité d’élaborer une pensée originale, savante et critique. Cette réflexion ou simplement son exigence est totalement absente de la production architecturale.

À l’exception notable des ouvrages de Khalid Mikou et des aphorismes publiés par Abdelouahed Mountassir, les quelques publications figurent dans les revues. Celles-ci ont eu pour objectif d’être des lieux de débats et des espaces d’expression sont très vite devenues de simples galeries d’actualités avec parfois une ambition éditoriale, sans aucun apport de la profession.

Dans les rares monographies qui ont été publiées, les architectes n’arrivent pas à prendre de positions claires. Ces ouvrages, même s’ils sont très utiles, ne sont finalement que des collections de projets, le plus souvent écrits par des tiers, qui ne trouvent leur cohérence que par la personnalité du maître d’oeuvre. Cette absence de production savante fabrique des projets dont la portée conceptuelle est souvent faible, répétition ou copie de modèles et de réflexes formels mal digérés. D’une certaine façon, cette tradition de métabolisation, de détournement et de réinvention qui a fait l’identité de l’architecture au Maroc s’est estompée.

02(@CDP).jpgCas'Art - Christian de PortzamparcDES PARTENARIATS COMPLIQUÉS. La soudaine accélération dans le développement territorial et l’émergence de nouveaux programmes complexes ont poussé les maîtres d’ouvrage privés comme publics à faire appel à des compétences / signatures étrangères pour la réalisation des grands projets structurants. Ce qui été une forme ponctuelle de commande est devenu la règle, et aujourd’hui la quasi-totalité des projets d’importance ne sont pas traités par des architectes marocains. Si l’on peut se réjouir de cette ouverture au monde, il faudrait aussi se questionner sur la pertinence de la démarche et de ce qu’elle engendre comme traces dans le territoire. Les instances ordinales n’ont jamais su faire face à cette situation, laissant se développer cette situation dans une certaine hypocrisie. De ce fait, la nature des partenariats qui sont rarement réels et équilibrés, confine les maîtres d’oeuvres locaux dans un rôle d’accompagnateur administratif. Il suffit pour s’en convaincre de voir la diversité et l’hétérogénéité des productions des agences qui accompagnent ces compétences étrangères. Pour ma part je me réjouis de cette ouverture, mais je plaiderais en faveur d’une plus grande transparence.

03(@MaisonEdouardFrancois).jpgJardins d'Anfa - Maison Edouard François UNE SCÈNE ORIGINALE ? Peut-être que la nécessité de faire appel à des compétences étrangères se situe au-delà de simples considérations de capacité des structures locales à réaliser de grands projets. En effet, depuis quinze ans, on peut voir émerger des agences d’une taille tout à fait honorable et dont les processus n’ont rien à envier à nos confrères européens et américains. Cependant, malgré la grande production architecturale et la qualité réelle de certains ouvrages, on peut regretter si ce n’est l’absence, en tout cas le faible nombre de trajectoires architecturales véritablement

puissantes, originales et critiques.

La spécificité du territoire et la grande tradition d’invention de l’architecture marocaine, doit nous pousser à plus d’exigence, et à un plus grand effort de recherche et d’invention. Il faudrait clarifier ce que pourrait être l’architecture dans notre pays. Celle-ci ne peut se résumer à un motif en double peau accroché à une façade ! Cet « International Arab Style », qui est à mi-chemin entre l’architecture de service corporate anglo-saxonne et une projection orientaliste absurde, est une simplification imbécile qui n’est que très marginalement remise en cause.

04(@LucBoegly).jpgPavillon du Maroc à l'Exposition Universelle de Milan - KiloEN FINIR AVEC LA TRADITION ET LA MODERNITÉ. Après ce constat sévère et certainement caricatural, je voudrais faire une proposition : cesser de parler de tradition et de modernité. Ces deux mots, mal pensés et mal digérés sont les seuls alibis sur lesquels les maîtres d’oeuvres s’appuient pour décrire tout et n’importe quoi n’arrivant à rien formuler qui ne soit dans cette relation entre le traditionnel et le moderne. Cette absurde dialectique coloniale et complexée a empêché l’expression d’une réflexion sur la ville, le grand paysage, la matière, la technique, l’habité…

Je n’ai pas besoin de montrer ma marocanité de manière tautologique et la porter comme un drapeau. Je la porte en moi, dans ma culture, mon vécu, mes sensations, mes expériences. Elle percole dans mon travail. Je n’ai aucune nécessité à projeter la modernité car je suis un homme de mon temps et je dialogue avec les cultures du monde. La tradition doit devenir patrimoine, et la modernité contemporaine.

Tarik Oualalou

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