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Dialogue | B. Desmoulin / E. Colboc, d'une approche l'autre (19-11-2015)

«A chaque fois que nous construisons, la question qui nous est posée est celle de la densification, ce qui est a priori de l’ordre de la perte», affirme Emmanuelle Colboc. A Mantes-la-Jolie, sur deux parcelles distinctes, le sujet était encore plus sensible : un foyer de l’enfance et un foyer d’hébergement pour adolescent. L’architecte partage avec Bernard Desmoulin sa conception du projet. Son interlocuteur lui répond. Un texte extrait du livre ‘L’Architecture, une fragilité essentielle’ paru aux éditions Les Productions du Effa.

Autres | Bois | France

Emmanuelle Colboc : Ces deux bâtiments – l’un destiné aux enfants de 0 à 12 ans, l’autre aux adolescents – ne représentent pas une nouvelle institution. Ils viennent en remplacement d’un centre existant un peu plus loin dans le département, à Versailles. La raison d’être de ces lieux est vraiment dramatique : ils sont destinés à abriter des enfants ou des adolescents mis en danger par leur propre famille. Ces jeunes arrivent dans ces centres à la suite d’une crise familiale extrême et y restent entre une semaine et trois mois.

La question humaine qui nous est posée est particulièrement grave, et notre réponse doit être totalement à l’écoute du contexte psychologique. Elle doit se dégager de la dimension fonctionnelle sans faire de contresens. Si le bâtiment est attentif, il peut contribuer au mieux-être. Il faut trouver l’expression la plus juste, construire de la manière la plus originelle : construire pour protéger, rassurer, apaiser.

02(@MDenance).jpgD’emblée, il fallait travailler l’échelle, pour insérer deux bâtiments de 3 000 mètres carrés chacun dans un tissu de petites maisons d’une centaine de mètres carrés. L’échelle basse du quartier et l’intense découpage du parcellaire ont été pour moi comme une partition, je n’avais plus qu’à poser les notes dessus.

Pour sentir l’échelle, j’ai commencé, comme je le fais souvent, à dessiner les toitures des maisons d’après la photo aérienne du site. Les toitures expriment la volumétrie, l’échelle et surtout l’histoire du bâti. Ce dessin me permet de repérer chaque parcelle, les murs des limites, la silhouette des grands arbres, et d’être rapidement dans l’échelle du site, dans le rapport des pleins et des vides.

C’est aussi un moyen de découvrir les grands axes, les lignes de force qui structurent tout en donnant une unité. J’ai l’impression de voler au-dessus du site en découvrant les histoires qui ont fabriqué le lieu et qui à leur tour vont façonner le nouveau bâtiment. C’est comme une marche d’approche.

En redessinant ces toits, on se rend compte de la pauvreté de la toiture-terrasse lorsqu’elle n’est pas utilisée comme un nouveau sol : ce n’est qu’un trait avec des petits points dessus. À l’inverse, le dessin d’une toiture en pente indique l’ombre portée sur l’un ou l’autre pan et parle déjà de lumière. Le fil conducteur du projet consiste à donner aux enfants et aux adolescents le temps de s’adapter. Pour cela, j’ai beaucoup travaillé l’étirement des espaces, du plus individuel au plus collectif, en proposant le plus de choix possibles, tout le temps : pouvoir s’installer dans des situations différentes, côté soleil, côté ombre, sur jardin, sur terrasse, et qu’au-delà de la différence de point de vue, les sensations produites ne soient pas les mêmes. Chaque espace a sa particularité.

Ainsi, les ouvertures vers l’extérieur ont été définies en fonction du programme, de l’âge des enfants et de la vue offerte sur l’extérieur. Le choix du cadrage vertical ou horizontal est autoritaire, en particulier quand il s’agit de  logement. De plus, le regard des enfants se situe très souvent dans la partie basse de l’espace. La baie verticale est moins exigeante, mieux à même de qualifier l’espace intérieur si la vue sur l’extérieur est quelconque. Elle met à équivalence le ciel et la terre. À l’inverse, le cadrage horizontal met magnifiquement en scène le grand paysage.

03(@MDenance)_S.jpgLe bien-être de ces lieux, comme dans les espaces hospitaliers, c’est pour moi la faculté d’entrer et de sortir facilement, librement, la possibilité de la promenade à l’extérieur, comme dans une maison. Cette liberté du corps est ancrée dans mes souvenirs les plus anciens et elle est, à mes yeux, indispensable. Au moment où j’ai dessiné ce projet, je venais de la vivre magnifiquement au Japon, j’en étais encore totalement imprégnée. Ici, la configuration des parcelles autant que le programme m’ont permis de mettre en place cette relation fluide entre intérieur et extérieur, un thème qui m’est cher.

La parcelle est sertie de petites maisons de toutes parts, et le bâtiment se glisse dans la profondeur en se décollant des limites de propriété. Nous avons conservé les clôtures des voisins dans leur état, y compris le pignon en pierre d’une petite maison très ancienne. Nous sommes intervenus a minima : quelques tuiles ont été changées, les murs ont été recrépis aux endroits où ils étaient un peu abîmés, une sorte de banquette végétale a été ajouté. Elle fait socle et assoit une perception de petite échelle pour les rez-de-chaussée.

Bernard Desmoulin : Sentir qu’un lieu a existé et tisser des liens avec lui, c’est pour moi une des plus belles émotions de la construction d’un bâtiment. Les histoires des voisins sont conservées et visibles. Quand je travaille sur un site, je trouve qu’il est très important de ne jamais se sentir chez soi et de ne pas perdre de vue que l’on est au contraire un invité. Il faut prendre acte qu’il y a eu une histoire avant nous. Ici, elle s’exprime par ces petits murs d’enceinte. Tout cela peut paraître anecdotique mais je le tiens pour extrêmement important.

Emmanuelle Colboc : La particularité du tissu pavillonnaire est de permettre à chacun de recréer son propre univers. Chaque voisin a édifié sa clôture et toutes sont différentes, les vis-à-vis offerts sont toujours singuliers. Ma part personnelle a consisté à installer des grandes baies vitrées au rez-de-chaussée. Elles profitent de ces singularités et cadrent la silhouette des arbres ou les pignons voisins en pierre.

À l’étage, dans les ateliers, je voulais une façade robuste, avec de l’épaisseur, qui agisse comme un filtre, à l’instar d’un atelier d’artiste au fond d’une cour. D’où ces façades vitrées rythmées par une structure en bois faite de poteaux moisés, que j’ai volontairement voulue prégnante. Quant aux fenêtres des chambres situées sous les toits, elles sont basses et horizontales car elles ouvrent sur le lointain.

La partie administrative est regroupée d’un côté, sur deux niveaux. Elle occupe peu de place. En entrant, on aperçoit un jardin, sur lequel ouvrent justement les bureaux. Certaines parois vitrées sont sablées pour supprimer les vis-à-vis. Il faut en effet éviter que les parents en visite ne voient le lieu de vie de leurs enfants, ceci pour les protéger psychologiquement.

De l’autre côté, deux rampes mènent aux unités de vie des enfants en progressant le long d’une grande paroi vitrée. Ces plans inclinés sont de véritables promenades qui mettent à distance le lieu de l’entrée proprement dite et celui du seuil de la maisonnée où vit l’enfant.

Spatialement, il se passe quelque chose que les jeunes ne connaissent pas, et qui est très bienveillant. Je les imagine prendre leur temps, assis par terre, jouer dans cette espèce de lieu qui est à tout le monde et qui n’est à personne. J’aime beaucoup l’ambiance sonore de cet espace. C’est une dimension qui me touche de plus en plus dans les bâtiments.

04(@MDenance)_S.jpgLes rythmes des enfants sont différents selon leur âge, et il fallait trouver un moyen de les faire cohabiter dans le calme. Les petits sont logés dans la partie basse du bâtiment, les grands en hauteur. La rampe descendante conduit vers les trois pouponnières qui peuvent chacune accueillir cinq enfants. Elles ont le même programme qu’une crèche, avec une pièce d’éveil et deux pièces de repos, toutes deux ouvrant sur leur propre espace extérieur. On cherche à protéger ces enfants, au sens psychologique, autant qu’à les surveiller. Ces petits espaces extérieurs communiquent en enfilade le long des murs des jardins voisins.

La rampe ascendante conduit vers les salles d’atelier ou de classe, ouvertes sur des terrasses. Tout ce qui fonctionne dans la vie des enfants doit continuer : ce sont leurs parents qui n’y arrivent plus, pas eux. Ils sont logés dans des entités appelées maisonnées, des sortes d’appartements. Elles abritent chacune six enfants au maximum, avec un adulte référent. Un espace central, à la fois salon et salle à manger, commande les chambres, implantées sur le pourtour. Chaque maisonnée dispose d’une terrasse. Le bâtiment intègre une cuisine centrale mais les enfants déjeunent et dînent dans leur maisonnée, «comme à la maison».

J’ai voulu recréer le plus loin possible une ambiance domestique. Cette intention a été posée dès le début dans ses détails, au cours des réunions de chantier avec les membres de l’entreprise Eiffage. Je leur ai demandé, par exemple, de penser à ce qu’ils installeraient dans leur maison, de ne pas se laisser dominer par la technique. Les maisonnées du dernier niveau ont clairement une ambiance de chalet.

Depuis les terrasses, on sent que l’on est un toit parmi d’autres ; grâce au travail sur la coupe, on n’a pas la perception d’un gros volume au milieu de petites maisons : les deux rampes du hall ont permis d’encastrer le bâtiment d’un bon mètre dans le sol et ainsi de monter moins haut dans le site.

À chaque fois que nous construisons, la question qui nous est posée est celle de la densification, ce qui est a priori de l’ordre de la perte. Par conséquent, nous devons travailler à ce que notre présence produise un mieux. Il s’agit alors de révéler, qualifier, faire que le projet serve les lieux, qu’il ait l’évidence de son installation dans le site. Pour moi, ici, c’est un lieu qui a su s’extraire de la densité. Cette impression est liée au travail sur la coupe et sur les détails constructifs, mais aussi au choix des matériaux, bois et pierre, qui accompagnent le végétal.

05(@MDenance).jpgBernard Desmoulin : Je dis souvent que je n’aime pas le bois. Je veux dire par là que, la plupart du temps, je ne comprends pas pourquoi on a choisi de l’utiliser. Ici, il a une sorte d’évidence. Associé au verre, il rend le bâtiment aimable. Je lis le travail que tu as fait sur l’épaisseur des menuiseries comme une recherche de pérennité, au sens technique et formel.

Emmanuelle Colboc : Quelle que soit la saison, le bois est toujours un matériau agréable au toucher, soyeux, doux, chaud, tout simple. L’utiliser dans ce bâtiment m’a paru juste parce que je savais que j’allais faire une série d’intérieurs et d’extérieurs, et que les enfants allaient passer leur temps à toucher les parois.

D’autre part, même si je pensais à une écriture d’atelier, je n’imaginais pas pour les façades un mur-rideau métallique, cela aurait donné à l’ensemble une facture tertiaire. Le bois permettait au contraire de travailler une épaisseur et de trouver un rythme intéressant.

Je voulais aussi une homogénéité des matières et le bois peut être utilisé dans différents registres. Il participe de la structure et chapeaute l’ensemble. La terrasse d’une des maisonnées du second étage est également fermée par des garde-corps en bois. Ils renforcent la présence du matériau en partie haute.

Le bois, c’est aussi le plaisir de la soupente. J’aime énormément les lieux à la montagne sous les rampants : on a eu froid dehors, on rentre dans cet endroit enveloppant, cela procure un plaisir immense. La convivialité du toit est une chose magique pour moi. Au-delà du chalet de montagne, je pense aux très belles architectures avec toit de Frank Lloyd Wright ou d’Alvar Aalto. J’ai mis du temps à les approcher et à me dégager de la toiture-terrasse. Je dessine encore des toitures-terrasses lorsqu’elles ont du sens par rapport à l’échelle d’un site et d’un bâtiment. Mais se lover sous un toit constitue pour moi la plus belle expression de l’habiter.

06(@MDenance)_S.jpgBernard Desmoulin : Je vois aussi à l’oeuvre la notion de complexité contenue – je l’ai découverte dans le livre de Robert Venturi à propos de la villa Savoye et elle m’est restée comme principe d’analyse. Il y a eu une période dans l’histoire ou l’on affichait cette notion. La gesticulation vient de cet affichage de la complexité, ou d’une fausse complexité quand ce sont des bâtiments simplistes. Toutefois je ne classerais pas le high tech dans cette catégorie, parce que pour moi c’est un mode de pensée.

Ici au niveau de la rue, le bâtiment semble tout simple. La toiture paraît juste posée et, à l’intérieur comme depuis les jardins périphériques, on perçoit le rythme des doubles poteaux en bois de la façade. On est dans le calme. Puis, l’attention est captée par les transparences, les différents niveaux, et je comprends qu’il se passe beaucoup de choses. La complexité se révèle peu à peu.

L’inverse, ce serait par exemple que la complexité soit issue de l’imbrication des volumes, par le jeu des différents niveaux. Cette complexité contenue est une attitude très moderne, dans le bon sens du terme. C’est une vertu et, pour moi, c’est souvent un critère de jugement.

Emmanuelle Colboc : Le bâtiment des adolescents est situé à l’angle d’un petit carrefour, dans un site d’une autre échelle, plus urbain, moins protégé en tout cas que celui des enfants car moins enclavé. J’ai repris le principe des maisonnées, en les alignant le long d’une des rues. Il y en a trois, la première est destinée à l’accueil d’urgence, les deux autres au temps du séjour. Elles sont séparées en coeur de bâti par des patios. Les bureaux et les salles de classe sont implantés sur l’autre rue et constituent la façade d’entrée. L’intérieur de la parcelle est occupé par un ensemble de deux cours : une grande, en rez-de-chaussée, où nous avons pu conserver le tilleul, et à partir de laquelle on peut comprendre l’ensemble du bâtiment ; une plus petite, à R-1, creusée dans le terrain. Toutes deux communiquent à l’extérieur par un escalier inséré dans la pente.

Bernard Desmoulin : Dans mes critères d’analyse, j’ai aussi celui d’un centre de gravité du bâtiment ou du projet, qu’il faut pouvoir identifier. Cela n’a rien à voir avec la géométrie, il est plutôt en relation avec la vie qui va s’installer dans ce lieu. On pourrait dire que c’est l’endroit où «ça va se passer», l’endroit où l’on vient naturellement. C’est une fonction importante. Ici, je dirais que cette cour haute joue ce rôle.

Emmanuelle Colboc : C’est aussi de cette cour qu’on voit les galeries vitrées desservant les maisonnées en rez-de-chaussée et aux étages. Ces circulations sont pour moi des lieux très importants du projet. Elles viennent entre l’espace tout collectif de la cour et de la salle d’activités attenante, et l’espace privé des maisonnées – cinq chambres en haut, cinq chambres en bas, dix chambres par patio.

Quand j’ai visité le centre actuel d’hébergement d’urgence, à Versailles, j’ai trouvé que l’ambiance chez les adolescents était encore plus dure que dans le bâtiment des enfants. Beaucoup sont prostrés sur leur lit, d’autres passent leur temps à déambuler de façon très molle ou adossés aux murs, littéralement collés à la paroi. J’avais l’impression que la verticale du mur leur faisait du bien. J’ai dessiné cette circulation vitrée dans ce souvenir-là. Je les imagine aller, venir avec une certaine nonchalance, sortir, se mettre à l’abri, se rendre dans la salle d’activités, ressortir dans la cour, descendre vers le jardin bas et rentrer dans la salle de classe, tout cela dans un mouvement très fluide entre intérieur et extérieur. Le soir, cette circulation sera éclairée par les chambres du fond, on devinera le second patio et cela créera tout un jeu d’intimité et de collectif qui se frôleront. Je suis sûre que ce sera agréable. J’aime bien l’échelle de cette cour, je pense que seul ou à plusieurs, on se sent bien ici.

La structure en bois qui borde la galerie met les vues à distance. La grande baie vitrée est avant tout en relation avec l’extérieur. Si le paysage est beau, s’il est tout aussi important que l’intérieur, j’aime cela. Mais dans un lieu comme celui-ci, il faut redessiner l’horizon, donner de la valeur à la vue, et la structure de la façade doit jouer ce rôle protecteur. J’aime aussi la relation entre la transparence et l’épaisseur de la façade. La modénature s’arrête deux mètres au-dessus du sol du rez-de-chaussée. Le rapport entre la verticale de la façade et l’horizontale du sol est comme compressé ; la matière de la façade semble suspendue, les baies vitrées et le continuum du rez-de-chaussée sont ainsi mis en évidence. Je mets souvent en oeuvre ce dispositif – on le trouve également dans le bâtiment du Havre. Il met l’accent sur l’horizontale du plan en rez-de-chaussée et les séquences intérieur-extérieur qui le constituent.

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