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Interview | Chandigarh à vous ! (02-12-2015)

‘Chandigarh, 50 ans après Le Corbusier’ présentée actuellement à la Cité de l’Architecture jusqu’au 29 février 2016 est une remarquable «machine à voir la ville». Loin d’un panégyrique corbuséen, Enrico Chapel, Thierry Mandoul et Rémi Papillault, les trois commissaires et scénographes de l’événement, proposent une expérience urbaine. Aux côtés d’exceptionnels documents et d’élégantes maquettes, sept films d’une heure et dix-sept minutes chacun, réalisés par Christian Barani avec la sonorisation de Bertrand Gauguet, sont simultanément diffusés. Il est impossible de les voir en entier comme il est impossible de parcourir toutes les rues d’une ville. Un exercice immersif expliqué par Thierry Mandoul.

Patrimoine | Urbanisme et aménagement du territoire | Inde

Le Courrier de l’Architecte : Bien qu’omniprésent, Le Corbusier semble finalement ne pas être central dans l’exposition. Quelle place lui avez-vous accordée ?

Thierry Mandoul : Ce fut un débat entre nous, ce fut également un enjeu de communication. Le cinquantenaire de la mort de Le Corbusier était un prétexte ; nous pouvions toutefois nous retrouver prisonniers de cette célébration. Ce qui nous importait était, avant tout, de montrer une ville dans son ensemble. Le sous titre est à ce sujet particulièrement clair : «le devenir indien d’une ville moderne». Chandigarh est une œuvre collective qui s’est inscrite dans l’histoire politique et sociale de l’Inde.

Le Corbusier cache une réalité plus vaste. Le projet était initialement confié à une équipe américaine. Comment avez-vous traité ce premier projet ?

L’équipe américaine missionnée pour ériger la nouvelle capitale du Penjab était dirigée par Albert Mayer. Son contrat n’a pas été reconduit. Une histoire d’honoraires pourrait être l’une des raisons de cet abandon soudain autant que la mort de Matthew Nowicki, l’un des architectes du projet, intervenue dans un crash d’avion au retour de Chandigarh. L’habileté de Le Corbusier a été d’être plus efficace et plus moderne en reprenant le premier plan proposé, en le rationalisant, et en lui administrant ses concepts urbains. Enfin, cette ville ne serait rien sans Pierre Jeanneret. Cette exposition cherche à lui rendre hommage.

02(@ChristianBarani-FLC-ADAGP)_B.jpgComment Le Corbusier a-t-il apprécié son œuvre indienne ?

Le génie de Le Corbusier est d’avoir su toujours se remettre en question. Chandigarh incarne l’opposé de sa vision urbaine d’avant-guerre. C’est une ville horizontale. D’aucuns peuvent même percevoir dans ce modèle urbain la permanence d’une culture anglo-saxonne faite de cités jardins et d’unités de voisinage héritées vraisemblablement des plans initiaux de Mayer et Nowicki.

Ceci étant dit, des courriers tardifs de Le Corbusier à Jeanneret font état d’une appréciation ambigüe. Certes, Le Corbusier souligne son enthousiasme mais signe également une vive critique : la ville manque d’unité selon ses dires «ce qui rendrait l’urbanisme de Chandigarh plein d’obscurités[…alors] que Brasilia a de l’unité, de la grandeur, et que c’est une ville moderne». Toutefois, Le Corbusier a compris qu’en Inde l’industrie n’est pas la même. La construction en hauteur se heurtait, à l’époque, à bien des difficultés d’ordre technique. Le Corbusier préfère développer des unités d’habitations horizontales. Chandigarh ne peut, de toute façon, se résumer à la seule figure de Le Corbusier. Cette ville est une conception plurielle. Elle est aussi bien l’œuvre de Le Corbusier que de Jeanneret, de Drew ou Fry mais encore de celle de dizaines de jeunes architectes indiens.

Comment Chandigarh a-t-elle été reçue à l’époque ? Qu’en est-il aujourd’hui ?

Il y eut de grandes attentes dans les années 50. L’Architecture d’Aujourd’hui comme d’autres titres spécialisés consacrent à la ville des numéros spéciaux. A partir du milieu des années 60, d’autres intérêts se développent autour d’une contre-culture ; Chandigarh entre alors dans un oubli progressif. A parti des années 70, la critique se radicalise, notamment sous l’influence postmoderniste.

Nous présentons dans le cadre de cette exposition plusieurs entretiens filmés dont deux d’éminents architectes indiens contemporains. L’un avec Bijoy Jain, fondateur du Studio Mumbai, l’autre avec Raoul Melhotra, professeur de projet urbain et de planification à la Graduate School of Design de l'Université d'Harvard. Ce dernier a fait ses études à Ahmedabad. Son professeur était Balkrishna Vithaldas Doshi qui a travaillé notamment avec Le Corbusier. Dans les années 80, alors que Raoul Melhotra était encore sur les bancs de l’école, il découvre Chandigarh et la perçoit comme une ville vide dont le costume avait été taillé trop grand pour elle. La végétation n’avait pas pris sa plénitude et les voiries paraissaient surdimensionnées. La ville pouvait paraitre décevante par rapport aux promesses tenues dans les années 50. Aujourd’hui cette génération d’architectes bien qu’éduquée dans cette indifférence à l’égard de Chandigarh, se montre désormais attentive sur son devenir. Bijoy Jain partage dans cette vidéo sa redécouverte de la ville en partant sur le chemin d’un projet qu’il s’est vu confié au nord de l’Inde. Il voit désormais tout le potentiel qui réside dans cette construction urbaine, dans le tracé d’une grille infrastructurelle horizontale de voiries et de secteurs.

03(@ChristianBarani).jpgVous évoquiez le sous-titre de l’exposition «le devenir indien d’une ville moderne», qu’est-ce à dire ?

Chandigarh est devenue une ville indienne. Elle n’est pas cette ville née d’une vision postcoloniale. Pour autant, Chandigarh peut apparaitre à l’opposé de la ville indienne gagnée souvent par le chaos, la densité et la pollution. Chandigarh est une ville plantée et aérée. Toutefois, la façon dont elle est habitée est indienne. L’indianité se joue à plusieurs échelles. Elle a d’ailleurs été pensée dans son architecture et son infrastructure. Le rapport entre l’urbain et le rural y est particulièrement subtil comme le rapport avec la nature. Si le projet de concevoir une ville moderne exprime un idéal progressiste, les concepteurs ont produit des secteurs résidentiels à l’atmosphère rurale. Ce sont en général des quartiers de faible densité qui rappellent l’échelle d’entités villageoises. Ces ensembles urbains regroupent environ 700 familles. In fine, Chandigarh représente, pour reprendre le mot de Raoul Melhotra, «un moment de la civilisation indienne».

04(@ChristianBarani)_S.jpgChandigarh connait-elle un boom démographique à l’image du pays ? Que dire de son urbanisation actuelle ?

Chandigarh est un territoire conçu autour d’un noyau urbain. Une ceinture de terres agricoles entourait la ville. L’enjeu était de lutter contre l’étalement urbain et d’avoir, à proximité, une production alimentaire suffisante pour satisfaire les besoins de la ville. La division en 1966 de l’Etat du Penjab conduit à la création de l’Haryana. Une nouvelle capitale est fondée à quelques kilomètres seulement du capitole de Chandigarh en lieu et place des terres arables préservées. Dès lors, cette ceinture verte va se développer de façon autonome. Aujourd’hui les deux capitales forment une ville continue de deux millions d’habitants.

Dans les sept films que nous présentons nous livrons un message complexe. A l’optimisme se superpose l’inquiétude. La ville a été tenue d’une main de fer jusqu’en 2000 par l’architecte urbaniste qui a remplacé Jeanneret en 1965. Sharma, de son nom, avait été formé par Le Corbusier lui-même. Il s’est donc appliqué, des décennies durant, à mettre en œuvre les règles édictées par les concepteurs de la ville.

Depuis le début du XXIe siècle, Chandigarh croît de façon exponentielle. Aujourd’hui, le visiteur peut voir de belles architectures mais aussi des projets particulièrement inquiétants, notamment des tours et des ‘gated communities’. La ville centrale reste préservée  – quoique beaucoup de maisons privées construites selon les plans de Jeanneret sont en train d'être démolies et reconstruites selon des codes contemporains - mais la périphérie se montre victime de son succès.

05(@ChristianBarani)_B.jpgL’œuvre des Modernes ne fait-elle pas exemple ?

Il y avait l’idée de doter la ville d’une école d’architecture pour former des maîtres d’œuvre à même de construire pour la ville et la région. Il s’agissait notamment de transmettre l’expérience de Le Corbusier et surtout de Jeanneret. Toutefois, plusieurs phénomènes nous interpellent.

Tout d’abord Jeanneret a cosigné avec des ‘junior architects’ nombre de bâtiments. Aujourd’hui, certains ouvrages citent plus volontiers le nom de ces ‘junior architects’ que celui de Jeanneret. Voilà qui n’est pas sans poser question. Prenons l’hôpital universitaire, par exemple. Comment un architecte de 28 ans aurait-il pu faire, seul, un bâtiment d’une telle puissance ? Jeanneret devait discuter des projets puis s’effacer progressivement. Voilà aussi qui nous interroge sur la manière dont il travaillait.

06(@ChristianBarani)_B.jpgGentrification ? Récupération ? Sont-ce des processus en cours à Chandigarh ?

Chandigarh est victime de son succès. La ville attire une population de plus en plus aisée ce qui entraine inévitablement une gentrification du centre. Un tourisme international est également en train de naître. Par ailleurs, nous assistons à un autre phénomène. La ville se vide de ses meubles. Au sein de l’exposition, nous voulions présenter des copies du mobilier que Jeanneret a dessiné. Ce sont des meubles qui font aujourd’hui l’objet d’une importante spéculation. Nous voulions des copies – autour de 200 euros pièces – pour, entre autres, dénoncer ce marché de l’art. Les galeristes avancent qu’ils ont sauvé l’œuvre de Jeanneret de l’oubli. Cela a peut être été vrai il y a quinze ans, mais le sauvetage ne tourne-t-il pas aujourd’hui au pillage ? Même les plaques d’égout font l’objet de commerce. Si Chandigarh n’a rien d’une approche postcoloniale, ce vol orchestré, bien que légal, n’en serai-t-il pas le digne héritier ?

Propos recueillis le 26 novembre 2015.

Réactions

solitaire | 31-01-2017 à 20:00:00

"Loin du panégyrique corbuséen..." En effet !
Après les ouvrages les ouvrages de dénigrement qui entourèrent le 50°, voici l'auberge espagnole. La Cité de l'Architecture fidèle à son image, de truc pas inutile.
Mais Monsieur Mandoul a-t-il seulement compris Chandigarh, a-t-il vu la différence entre le projet de LC, et celui de Mayer (le truc avec l'espèce de monument en plein milieu) !? On peut se le demander, quand on le voit nous servir ce remake de "camille Claudel"...
Oui, c'est une mode, qui consiste à défaut de comprendre l'essentiel, de nous sortir un inconnu fumeux...
Ainsi, tout le monde serait créateur de Chandigarh, plus qu'on ne l'aurait cru, et même des "dizaines d'étudiants". Mais pourquoi pas les milliers de visiteurs aussi, pour rester fidèle à la "Nouvelle critique", Barthès et Cie !!
Disons simplement que Jeanneret n'a jamais été dans sa vie qu'un chef de chantier; jamais rien de plus.
Pour le reste: la Chandigarh de LC, est aujourd'hui encerclée, contrairement à la volonté de l'architecte; et loin de s'être développée de façon linéaire, dans la "zone d'extension" prévue à cet effet.

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