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Livre | Robert Rebutato ou 'Robertino, l'apprenti de Le Corbusier' (27-01-2016)

«Je prends un plaisir vraiment très particulier à déjeuner parfois en face de mon personnage». Louise Doutreligne vient de publier aux Editions de l’Amandier le récit d’une vie, celle de Robert Rebutato, affectueusement dénommé, «Robertino, l’apprenti de Le Corbusier»*. 

France | Robert Rebutato

L’auteure n’en était pas à sa première rencontre, plus ou moins réelle, plus ou moins fictive, avec le maître moderne, ni avec ses élèves. Elle avait écrit, il y a quelques temps, un spectacle intitulé «C’est la faute à Le Corbusier ?». Bref, de quoi chahuter les esprits. L’intention n’était pourtant pas de condamner l’architecte. Bien au contraire, il s’agissait de le disculper. Pour ce faire, Louise Doutreligne a croisé, entre autres, le chemin de Robert Rebutato dont elle livre, aujourd’hui, la vie en quelques centaines de pages.

02()_B.jpg.jpg«Les gens qui approchent Le Corbusier de près ou de loin ne comprennent pas bien qui est Robert Rebutato [le père de Robert Rebutato se prénommait Thomas mais préférait être désigné sous le nom de Robert, comme son fils, ndlr] … pourquoi ? Cette intimité qu’il y a eue entre Le Corbusier et moi, qu’ils n’ont pas eue…d’ailleurs pour certains, ils ne l’ont même pas connu… c’est comme une sorte de jalousie», écrit-elle au nom de Robertino.

Le livre tisse alors le lien entre une famille niçoise – installée, l’été venu, dans un cabanon à quelques dizaines de kilomètres de la baie des Anges – et Le Corbusier avant d’esquisser à, grand trait, le parcours d’un architecte qui fut, un temps, à l’ombre du «Maître».

Tout commence donc au Cap Martin, à quelques encablures de Monaco. La famille Rebutato a ouvert un restaurant sur un terrain qu’elle a dûment acquis, après-guerre, à prix d’or. «La première vision» que Robertino a de Le Corbusier remonte à 1949. Le jeune garçon n’a alors que douze ans. Il servait les quelques clients venus se restaurer à l’Etoile de Mer, la taverne familiale au bord de la belle bleue.

Très vite, Le Corbusier – d’abord pour ses besoins alimentaires puis par affection – est devenu un «membre de la famille» ; «Il m’a pris peut-être pour le gamin qu’il n’a pas eu avec Yvonne, son épouse», rapporte Robertino.

Le Corbusier aurait trouvé également une liaison «naturelle» avec les Rebutato. «Il faut dire que, dès le départ, leur relation commence par un dialogue assez étonnant […] : ‘Monsieur, vous voulez manger ? Vous savez lire, c’est écrit : restaurant, casse-croûte, alors choisissez !’», se souvient-il. «Mon père était même prêt à donner des leçons à Corbu et le plus étonnant c’est que Le Corbusier acceptait».

Le souvenir de plusieurs étés anime des pages qui retracent une dolce vita à l’ombre des pins azuréens. Le Corbusier prodiguait, en ces belles heures, conseils et recommandations au jeune garçon. «J’ai sans cesse dit que Le Corbusier n’était pas mon maître mais mon guide. Pourtant, la définition du maître selon Roland Barthes se rapproche de celle du guide ; ‘le maître ne donne jamais aucun ordre, il donne juste le désir, l’élan…’», dit-il.

Les années ont passé. Robert Rebutato souhaitait devenir architecte. Entre temps, le service militaire l’a éloigné de ses premières amours constructives. A cette époque, Fernand Pouillon est venu jusqu’au célèbre Cabanon. Le Corbusier n’aurait pas voulu le recevoir. A l’Etoile de Mer,  l’architecte ainsi repoussé, peut-être vexé, passe le temps en bavardant avec Rebutato père et s’enquiert de l’avenir de Robertino. Pouillon apprenant qu’il se dédiait à l’architecture lui proposa une place dans son équipe. Entre temps, bien des histoires finirent par rattraper l’homme d’affaires. «Si j’avais accepté […] Corbu m’aurait donné un sacré coup de pied au derrière».

Finalement, Robert Rebutato débute sa carrière dans l’Atelier de la rue de Sèvres. Avant d’y aller, Le Corbusier l’obligea, un an durant, à surveiller la Villa Roche, alors vide et destinée à devenir l’incroyable Fondation. Le jeune architecte y travaille, en loup solitaire, au plan de l’Unité d’Habitation de Firminy.

Rue de Sèvres, Robert Rebutato finit par retrouver «la famille corbuséenne» qu’il a vu se composer à mesure des projets durant tous ces étés passés au Cap.

Puis les années se sont écoulées. Au mois d’aout 1965, à Venise, Robert Rebutato travaille au nouvel hôpital que Le Corbusier doit ériger en marge de la cité lacustre. Place Saint Marc, le jeune Mario Botta qui grattait, lui aussi, sur ce projet, l’interpelle vivement : Le Corbusier est mort.

Le livre débute par la tragique disparition. Robert Rebutato relate alors la mission dont il s’est senti investi : préserver le Cap et poursuivre l’œuvre jusqu’à son accomplissement. Pour ce qui est du premier point, 2015 signe la victoire de Robert Rebutato (lire à ce sujet notre article).

Pour ce qui est de l’œuvre, l’architecte règle ses comptes. Qu’André Wogenscky, par exemple, ait pu achever l’Unité d’Habitation de Firminy sans jamais y avoir travaillé ne passe pas. Robert Rebutato et son futur associé, Alain Tavès, également collaborateur de l’agence, durent ainsi, bon gré mal gré, «reprendre leur liberté».

Tous deux sont alors méprisés par leurs pairs. Ce sont «des Le Corbusier». Charlotte Perriand leur donnera finalement une chance. Aussi, le duo travaillera près de quinze années à la station de sport d’hiver des Arcs.

Rétablir la vérité, relater l’histoire même si «chacun à son Le Corbusier dans le ventre, dans la tête» semble avoir été l’objectif de ce livre. Robert Rebutato se raconte un peu et selon «un esprit d’escalier».

Il remercie et rend surtout hommage à son «guide».

Jean-Philippe Hugron

*Robertino, l’apprenti de Le Corbusier ; auteur : Louise Doutreligne ; Editeur : Editions de l’Amandier ; 246 pages ; prix : 23 euros.

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