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Livre | L'architecture ‘'invisible' de Bernard Zehrfuss (10-02-2016)

Bernard Zehrfuss, Fitzcarraldo de Fourvière ? En s’appropriant les pentes de la colline sur laquelle, autrefois, se développaient les gradins de l’amphithéâtre de Lugdunum et en y logeant le musée gallo-romain de la ville, Bernard Zehrfuss faisait acte d’architecture. Un ouvrage intitulé Bernard Zehrfuss, architecte de la spirale du temps paru aux éditions SilvanaEditoriale* retrace cette épopée architecturale. Christine Desmoulins, historienne, revient sur les origines «d’un concept inédit». Extraits. 

Bâtiments Publics | Culture | Béton | Lyon | Bernard Zehrfuss

Depuis l’inauguration du musée, le 15 novembre 1975, quarante années attestent de son rang parmi les architectures modernes les plus remarquables établies au contact de l’histoire. Lieu rare où s’exprime une célébration silencieuse et respectueuse de l’antique, du paysage et du cadre de vie romain, ce musée qui est l’exemple même d’une réflexion globale sur le plan, la coupe et la structure toucherait-il à la grâce de l’universalité ? Eugène Claudius-Petit  le laisse accroire : «Le musée est tapi, comme inséré dans le creux du terrain, et tout au long du cheminement descendant dans une architecture d’audace et de rêve, on rencontre des bas-reliefs, des sculptures, des textes merveilleusement gravés dans la pierre, des mosaïques que l’on a jamais vues sous ces angles, des échappées sur le théâtre, sur la colline, sur les œuvres justement déposées. On  va de découverte en découverte …, le plus beau musée du monde». Quant à Dominique Ponnau, il en fit un «Nautilus des enfers veillant de ses deux yeux grands ouverts sur le monde des vivants».

Dans cette dernière réalisation emblématique de Bernard Zehrfuss, les multiples facettes de l’architecte moderne formé à l’école classique s’expriment autant que son talent d’expérimentateur. Il la tenait pour la plus grande réussite de sa carrière appréciant toute la valeur d’avoir oeuvré avec un «maître d’ouvrage exceptionnel» - le maire de Lyon, Louis Pradel - sur un «programme magnifique et précis» défini par Claude Poinssot, conservateur en chef des Musées nationaux, chargé de mission à la Direction des musées de France.

02(@MDenance)_B.jpgSi une entaille dans la colline de Fourvière permit à Bernard Zehrfuss de se poser au pied du théâtre romain, où il semblait impossible de construire, son analyse de la topographie et l’histoire du site lui soufflèrent une réponse qui échappe à tout effet de mode. Le cadre archéologique et son paysage génèrent le projet architectural et les options muséographiques découlent de l’approche contextuelle. Enfouie dans cette colline où les Romains avaient aménagé le théâtre d’Auguste, l’odéon et le pseudo temple de Cybèle et recouverte de terre pour restituer le talus, la construction développe une parfaite stratégie de l’effacement, illustration magistrale des recherches sur «l’architecture invisible», expérimentée par Zehrfuss quelques années plus tôt avec le quatrième bâtiment de l’Unesco. […]

03(@MDenance).jpgCe bâtiment sans façade est pour lui une façon délibérée de s’affranchir de tous les académismes, modernes compris. Il en donne quelques clés dans son manuscrit : «L’architecture moderne nous donne des moyens assez pauvres. Au fond, on a supprimé toutes les sculptures sur les façades. On a supprimé des reliefs, de beaux matériaux – on y revient d’ailleurs –, mais pas les règlements, les servitudes. Et je dis que quand un problème est difficile, ça m’intéresse beaucoup plus, parce qu’au fond, de ce problème difficile peut naître une solution originale. Et à ce moment-là, d’un parti original peut naître une bonne architecture».

Œuvre de maturité, ce musée est aussi une œuvre de synthèse. Au moment de scénariser l’esprit des lieux, les motivations de Bernard Zehrfuss dépassaient naturellement le simple détournement de contraintes réglementaires. Exalter la poétique de la structure au service d’une architecture aux élans gothiques, capable de s’affirmer sans rivalité face au site antique, lui offrait une occasion unique de magnifier un matériau fétiche - le béton - qu’il voit comme un matériau noble comparable à «la pierre des cathédrales» : «J’ai tout de suite pensé, que la structure de cette construction souterraine ne pouvait être qu’en béton armé. La connaissance de ce mode de construction me permettait, grâce à la souplesse des coffrages, d’imaginer la création de formes variées et de trouver dans le ciment brut une matière qui pourrait mettre en valeur la riche collection lapidaire qui devait constituer l’un des principaux éléments du musée». 

En abordant ce projet, peut-être songeait-il à l’enseignement suivi dans sa jeunesse à l’École des beaux-arts auprès d’Emmanuel Pontremoli qui mêlait architecture et archéologie et l’avait initié à l’insolite beauté des ruines antiques dans leur splendide solitude ? Nourri de son séjour en Tunisie et de ses voyages, Zehrfuss savait aussi se laisser captiver par les ruines romaines, l’amphithéâtre d’El Jem, Bulla Reggia ou le théâtre d’Épidaure dans leur accord avec les paysages et les cultures de la Méditerranée... Pressentait-il déjà que les sites archéologiques majeurs seraient bientôt livrés à la précarité suscitée par l’incessant tintamarre des flux touristiques ? Serait-ce là un sens caché de cette architecture invisible  où, un visiteur debout, seul et contemplatif peut côtoyer le murmure des vestiges, à l’abri d’un canon à lumière. […]

04(@MDenance).jpgL’enjeu de l’éternité

Salué à la fois comme «contenant», «contenu» et «chef-d’œuvre d’architecture fonctionnelle» par Yvonne Rebeyrol dans Le Monde des 16 et 17 novembre 1975, ce musée marque d’un jalon décisif l’histoire de l’architecture des musées. Il y fut précédé par le projet de musée à croissance illimitée de Le Corbusier (1929-1930), le Kröller Müller Museum d’Otterlo par Henry van de Velde au Pays-Bas (1938), le musée Guggenheim de New York (1943-1959), le musée paysager Louisiana au Danemark et ses galeries de verre inaugurées en 1959 par Vilhelm Wohlert et Jorgen Bo, l’intervention de Carlo Scarpa à Vérone, la galerie nationale de Mies Van der Rohe à Berlin (1962-1968), ou encore le Kimbell Art Museum de Louis I. Kahn à Fort Worth au Texas (1966-1972).

Ouvert en France, deux ans avant le Centre Pompidou (1971-1977), le musée gallo- romain devançait l’approche paysagère tout aussi subtile de Roland Simounet au musée de la préhistoire de l’Île-de-France à Nemours (1976-1980).

Depuis quarante ans, la grande aventure des musées du monde s’est poursuivie avec un dynamisme accru ponctué de quelques chefs-d’oeuvre architecturaux dont témoignent notamment dans différents registres le musée national d’art romain de Mérida en Espagne, par Rafael Moneo (1985), le musée Guggenheim de Bilbao par Franck Ghery, la Fondation Beyeler à Riehen en Suisse par Renzo Piano (1997). Il faut aussi compter avec tous les autres musées d’échelles variées, plus confidentiels, aptes à consacrer la juste symbiose entre un paysage, des œuvres et une architecture.

05(@MDenance)_B.jpgAujourd’hui, face au formalisme éphémère de certaines architectures, la leçon du musée gallo-romain garde toute la valeur d’une œuvre fonctionnaliste et moderne inscrite dans la topographie où la définition d’une écriture puise aux sources de la construction et du génie du lieu et d’une architecture qui dure et traverse le temps.

Les œuvres puissantes ont aussi parfois d’insolites connivences avec le cinéma. En ce sens, l’aventure de Bernard Zehrfuss à Lyon n’est-elle pas l’œuvre d’un esprit romanesque ? Tel Fitzcarraldo, le héros du film de Werner Herzog, lançant son navire sur les cimes de la forêt amazonienne en arasant une colline pour bâtir un opéra, il entaille avec conviction la colline de Fourvière pour faire resurgir l’architecture là où on ne l’attendait pas.

Christine Desmoulins

06(@MDenance).jpg

L’exposition Bernard Zehrfuss est présentée jusqu’au 28 février 2016 au musée gallo-romain de Lyon.

* Bernard Zehrfuss, architecte de la spirale du temps ; auteurs : Christine Desmoulins, Bénédicte Guyvarch, Hugues Savay-Guerraz, Jacques Lasfargues ; Editeur : SilvanaEditoriale ; 136 pages ; prix : 15 euros.

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