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Portrait | Ce grand Parent ! (02-03-2016)

Claude Parent faisait depuis peu un retour en grâce. La Cité de l’Architecture lui avait même fait l’honneur d’une grande rétrospective. De la fonction oblique aux centrales nucléaires en passant par bunkers et supermarchés, l’œuvre si vaste et prolifique avait éclipsé l’homme et son parcours. En 1975, Claude Parent livrait aux éditions Robert Laffont quelques souvenirs. De quoi pouvoir retracer un destin et l’origine d’une foi.

France | Claude Parent

A la triste nouvelle d’une disparition succèdent les hommages. Du Monde à Der Spiegel en passant par El País ou encore Il Corriere della Sera, d’élogieux textes sous forme de panégyrique circonstanciel compilent et cumulent faits d’armes et d’architecture. Peut-être est-ce oublier trop rapidement l’homme et l’inextricable enchevêtrement d’événements et d’occasions qui ont déterminé son parcours.   

Pour ce faire, il faut sans doute replonger dans un livre de Claude Parent, intitulé «Architecte». En couverture, l’homme de l’art habillé façon pop y parait chevelu, barbu… un brin hirsute. Derrière une crinière déjà grisonnante, le regard se montre vif. La main tendue, quant à elle, parait donner un coup de griffe. La faconde promet d’être sans réserve.

Robert Laffont qui publia ce texte avait lui-même confié à Claude Parent l’écriture de ce livre. L’éditeur parisien venait à peine de lancer une collection «un homme et son métier». L’enjeu était alors de présenter une profession. Claude Parent préféra jouer des mots et faire profession de foi.

Dans un préambule, l’architecte s’excuse de ne pas avoir répondu à l’exercice imposé : «Hélas, mon livre est tout le contraire d’une explication claire et globale. Il aurait même tendance à rendre plus confuse encore la manière d’exercer ce métier dans sa généralité», écrit-il.

Il explique ce manquement par une situation critique. «L’architecte sur son podium est un mort vivant. Et dans son vaisseau qui prend eau de toutes parts, il ne lui reste plus, dans ce sauve-qui-peut, qu’à choisir une des nombreuses façons de faire de l’architecture pour demeurer encore en activité», note-t-il. Aux mille façons d’être architecte, Claude Parent préfère ainsi évoquer son propre «destin».

«Né, en 1923, d’une mère pleine d’amour et d’ambition pour ses enfants et d’un père aviateur, ingénieur des Arts et Métiers, je devais et je voulais, fatalement, être polytechnicien et ingénieur en aéronautique. J’ai donc passé vingt années de ma vie à tenter d’étudier les mathématiques, à rêver de bicorne, d’épée, de pantalon noir à bande rouge et de boutons dorés, et à dessiner des automobiles et des avions», débute-t-il.

Claude Parent se dépeint volontiers en «héritier» d’un début de XXe siècle, en «fils de l’après-guerre 14-18», en «joyeux enfant de la technologie». «J’avais déjà retenu ma place au paradis de la mécanique», écrit-il.

A vingt ans, ses visées sont néanmoins brisées par «un censeur intelligent». «J’ai pu faire illusion aux autres, autant qu’à moi-même si longtemps, ou, tout au moins, forcer les autres à me laisser m’enfermer si longtemps dans l’erreur. Les pleurs, ce jour-là, n’y firent rien».

Exit le bicorne ! «Tout l’imagerie de mon enfance [a foutu]  le camp d’un seul coup», dit-il. Entre pleurs et complainte, le secours d’un frère imaginatif est salué : pour Michel Parent, Claude devait devenir architecte. «Et voilà comment on saute d’un destin à un autre, dans cette année 1942 qui pourtant ne porte pas à l’enthousiasme vis-à-vis de l’architecture», se souvient-il.

A cette époque, la profession détruite par l’absence de commande n’attire que des «illuminés», des «cancres indélébiles» et des «recalés» ; «comme je l’étais moi-même», concède-t-il.

Les cours que Claude Parent reçoit alors avancent que la belle architecture se fait à force de colonnes doriques. L'étudiant se sent loin de ces considérations puis la guerre le rattrape via le Service de Travail Obligatoire «où, ironie du sort, [il] dessine des avions».

«Après cet intermède, me voilà de retour à l’école des beaux-arts, décalé par l’âge, désenchanté par l’étude, saisi déjà par la vie, et de moins en moins apte à apprécier un enseignement ridicule et suranné […] vue à travers ce prisme déformant, l’architecture ne me tentait pas et tous les prétextes m’étaient bons pour battre les buissons au lieu de faire tourner la contre ombre d’un fût ionique dans un savant dégradé de lavis», note-t-il.

Le procès à l’encontre de l’école est alors virulent. Claude Parent n’y a vu qu’une «administration croupissante et veule» où pistonnés et forts en gueules sont les maîtres. «Toute cette nullité se cachait sous ce fameux esprit beaux-arts qui faisait croire au génie. Au génie de qui ? Au génie frelaté de patrons qui au nom d’une architecture morte transformaient un enseignement en champ clos pour régler leurs comptes personnels. On en était au combat de voyous», écrit-il. Claude Parent se dit être à cette époque «submergé de dégout».  Il refuse alors de «négrifier» chez ses futurs confrères.

Il fallut une rencontre fortuite avec un «inconnu […] malade d’isolement et en même temps  ouvert à l’aventure» : Ionel Schein. Avec le recul, Claude Parent se souvient du «potentiel explosif» de cette association. Une osmose totale ! Mais «un jour, notre travail en commun cessa d’un seul coup, dramatiquement».

«Après cette première rencontre, d’autres suivirent qui ne furent pas moins importantes. En réalité ma vie d’architecte s’est toujours étayée sur des hommes, jamais sur des structures […] en trente années d’architecture, ce sont les rencontres d’individus d’exception qui, de jalon en jalon, m’ont mené à mon état actuel, jamais les institutions», signe-t-il.

A trente ans, Claude Parent se présente tel un «vieil étudiant révolté» n’ayant à son actif qu’une seule maison et quelques articles percutants et agressifs. Il es talors seul, «venant de perdre un ami essentiel».

«A ce premier combat, à cette première victoire, à cet échec final et à cette confrontation avec la réalité de la construction, j’avais gagné la foi. Cette foi inébranlable en l’architecture et en la mission de l’architecte», écrit-il.

C'est ainsi que débuta l’histoire de Claude Parent.

Jean-Philippe Hugron

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