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Rencontre | L'héritage de Maître Yona (23-03-2016)

Capharnaüm ou œuvre d'art brut ? L'appartement de Yona Friedman situé «trois étages et demi» au-dessus de la rue, face au métro aérien, présente des atours délirants. L'accumulation d'objets et de maquettes en font un lieu mystérieux. Cette intimité révèle combien l'architecte a tenté dans d'étroits murs haussmanniens, aussi rigides qu'austères, de mettre en pratique une manière de vivre quasi anti-architecturale bientôt présentée à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine, dans le cadre de l'exposition 'Architecture mobile = Architecture vivante'*.

France

Guirlandes improvisées, spots habillés de papier d'aluminium, armée de santons, ronde de figurines en carton, éléphants en tout genre, fresques extravagantes. En guise d'appartement Yona Friedman dispose d'un environnement fantasque.«J'habite un objet. Après ma mort, mes effets personnels seront enlevés. Les maquettes devront rester. J'aimerais que ce lieu devienne un musée sur rendez-vous», espère Yona Friedman. A 93 ans, confortablement assis dans son fauteuil en rotin, l'architecte contemple plus d'un demi-siècle d'accumulations et envisage sereinement la postérité.

Devant lui, sur une grand table – la seule qui laisse encore un semblant de place pour y manger et travailler – se trouve, entre smartphone et ipad – les siens –, une frêle maquette de papier : l'un des pavillons de la Serpentine Gallery, prévient l'architecte, plus exactement celui qu'il livrera le 10 juin prochain, à Londres.

«Je ne propose pas un objet défini mais un processus», reprend-il. La structure a des allures de développement modulaire proliférant. Yona Friedman semble répéter, encore et toujours, le même modèle. «Le développement d'une idée en architecture se déroule sur un temps long. Tout cela m'a pris des dizaines d'années», reconnaît-il.

Pour autant, l'architecte assure «arrêter à cause de son âge» ; «ceux qui développeront mes idées corrigeront mes erreurs et je suis certain que les erreurs, comme dans tout laboratoire, seront productives», assure-t-il. Pour l'oeuvre, il n'a eu de cesse d'envisager un futur et non inversement.

Ainsi, en classant sa réflexion dans un courant prospectiviste, Michel Ragon avait peut-être commis une erreur d'appréciation. Déjà dans la préface écrite en 1974 d'un ouvrage intitulé Utopies réalisables, Yona Friedman dénonçait, avec certes prophétie, «Etat mafia», «Mafia des médias» et «société de la facilité». En outre, il assurait que le présent ouvrage «relev[ait] moins de la 'futurologie' que de la 'présentologie'».

02(@DR)_B.jpgAujourd'hui, l'architecte confie s'appuyer sur une idée d' «imprévisibilité». «Je n'ai fait aucune prédiction», martèle-t-il. Pour preuve, le voilà qui parle de faits actuels: «Je considère que mon approche a une actualité avec, notamment, le problème des réfugiés. Il s'agit là d'une catastrophe humanitaire mais aussi de la plus fantastique expérience qui s'offre à nous», soutient-il.

Ses yeux bleus pétillent d'enthousiasme. La parole, quant à elle, reste lente et mesurée : «Cela vaut la peine de réfléchir. Il faut se saisir d'un fait accompli et l'appréhender positivement. J'ai été par deux fois, dans ma vie, de ces 'migrants'», débute-t-il.

«Aussi, nous devrions laisser ces populations faire leur propre ville plutôt que de les mettre en caserne», dit-il. Yona Friedman dénonce de bon gré «la bureaucratie» et lui préfère «l'improvisation au niveau de l'individu et de l'habitant». Ceci étant dit, la «Jungle», fille des bidonvilles que l'architecte admire pour leur «inventivité constructive», ne peut être considérée urbaine.

En théorie, et son appartement en témoigne, Yona Friedman parle plus facilement d'appropriation, autant celle de l'espace que celle des techniques. «Il n'y a là rien d'utopique», répète-t-il à l'envi. Tout est question de liberté. «Paris était, dans les années 50, gagné par un mouvement de construction qui suivait un temps de démolition. Je souhaitais par mes structures laisser chacun là où il était et lui proposer le choix. Je ne veux rien faire par la brutalité. La ville spatiale que je concevais alors mettait au centre l'individu. C'est lui qui décide et non l'institution ou l'architecte».

Voilà de quoi surprendre ; l'homme met à mal son propre métier. «C'est seulement l'opinion de quelqu'un qui s'intéresse à la ville», sourit-il.

Midi sonne et l'appétit ronge la panse : «Quand je fais la cuisine, je suis cuisinier», lance-t-il. A chacun donc d'être architecte, «Vivre c'est être multiprofessionnel», conclut-il.

L'homme, des plus hospitaliers, se lève. Sa silhouette se démarque d'une composition azur et blanche. En dessous de quelques personnages, un aphorisme, écrit de main d'homme, en anglais : «La vie propose un nombre incalculable de petites joies. Ces petites joies sont bien plus importantes que les grandes».

Petite ou grande, de rencontrer Yona Friedman est, en tout cas, une belle joie.

Jean-Philippe Hugron

*Yona Friedman, Architecture mobile = Architecture vivante, une exposition présentée du mercredi 11 mai 2016 au lundi 07 novembre 2016 à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine à Paris.

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