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Chronique | Prenez la porte (de derrière) ! (30-03-2016)

Mémoire et cécité. Aux souvenirs s'opposent parfois l'impossibilité de voir la réalité en face. Une dépêche d'Associated Press datée du 10 février 2016 évoquait la belle réhabilitation d'un cinéma ou encore celle d'un dépôt ferroviaire aux Etats-Unis. Et pour cause, ces deux opérations ont gardé les traces de la ségrégation, notamment les portes «white» et «colored». Fraîchement peinturlurés, ces témoignages pourraient laisser croire que le passé est révolu. Que dire alors des «poor doors» - ces portes pour pauvres – qui se multiplient sur bien des projets mixtes ?

Etats-Unis

«Grandissant dans les années 50, William Bell devait entrer à l'Alabama segregated Lyric Theater de Birmingham par une porte de côté affichant la mention 'COLORED' conduisant à une entrée isolée par un mur de l'élégant hall d'accueil. Il devait alors emprunter un escalier faiblement illuminé pour rejoindre un balcon destiné, depuis des générations, aux Noirs. William Bell est, depuis, devenu maire de la ville. Il tenait à ce que la beauté du cinéma soit préservée mais aussi la manière dont les Noirs ont été séparés des autres», précise la dépêche.

Birmingham – à deux cents kilomètres à l'ouest d'Atlanta – était l'une des villes les plus en proie à la ségrégation raciale. Aujourd'hui, pour vraisemblablement se racheter une conscience, elle met en avant ce trouble passé.

02(@HABS)_S.jpgToutefois, bien avant que la municipalité n'engage la restauration du cinéma, le débat sur la préservation ou non de ces dispositifs architecturaux visant à séparer les uns des autres avait été lancé. «A travers le sud du pays, bien des gens se sont posés ces mêmes questions : que faire des contre-allées, des salles d'attente séparées, des fontaines doubles et de ces écoles aujourd'hui abandonnées ?».

La dépêche rapporte bien des efforts fait dans le sens d'un devoir de mémoire, notamment dans certains Etats du Nord. Parmi eux, des cimetières 'noirs' ou encore des bancs réservés dans les églises aux populations «colorées». A Détroit, un mur érigé en 1941 dans le but de séparer deux quartiers «racialement» différent a réchappé de la démolition.

03(@HABS).jpgLe texte évoque aussi plus longuement des parcours touristiques, comme celui au sein du cimetière Oakland à Atlanta ou même les travaux de rénovation d'un dépôt de trains en Virginie.

Ceci étant dit, outre la promotion de ces efforts, c'est peut-être faire trop rapidement fi d'une nouvelle ségrégation laquelle n'est plus raciale mais sociale. Le New York Post évoquait même, dans son édition du 17 janvier 2016, «un apartheid financier» en pointant du doigt le fameux problème des «poor doors», ces portes pour pauvre créées au sein d'ensemble résidentiel mixte.

Le débat a déchaîné la presse depuis plusieurs années maintenant, depuis notamment que le promoteur de la Lincoln Square Tower à New York a créé deux entrées séparées, distinguant riches propriétaires et «pauvres» locataires. C'était peut-être là oublier bien vite l'effort de mixité sociale – relativement nouveau – concédé par l'investisseur. Ceci étant dit, l'affaire fut portée au sommet et cette ségrégation sociale a conduit le maire de New York à réglementer ces dispositifs jusqu'à les bannir.

Pour Robert A.M. Stern, architecte de nombreux gratte-ciel de la Grosse Pomme qui réalise actuellement une luxueuse tour davantage controversée pour son style néo-Art-déco, assure que «la porte pour riche et la porte pour pauvre relèvent d'une discussion absurde. C'est comme dire j'habite West End Avenue et à l'angle de la West 70th Street. Si chacun a un bel appartement, qu'il peut se l'offrir, qu'il s'agit d'une construction de qualité et bien gérée, la question de rentrer dans le même hall ne se pose pas», déclarait-il, il y a un an à peine dans le New York Post.

Alors, vrai faux débat ? Sans doute faudra-t-il pour trancher attendre cinquante ans qu'une conscience patrimoniale regarde ces nouvelles portes avec attention...

Jean-Philippe Hugron

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