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Livre | 'Horizons' par Michel Péna (13-04-2016)

«Paysagir, vite !», le mot d'ordre est lancé par Michel Péna. Le paysagiste vient de livrer aux éditions AAM – Ante Prima un ouvrage – pour ne pas dire un savant manuel – pour «jouer et jouir du paysage». Il y retrace son métier «bizarre», le «temps des arbres» et toutes «ces parcelles du monde». «Ma réponse à l'utilité du paysage ? Sans doute sert-il à bien d'autres choses qu'à faire la guerre !», écrit-il. Extrait.

Aménagement extérieur/Paysage | France

L'horizon constitue un élément essentiel du paysage. Pourtant l'horizon n'existe pas : il ne présente aucune matérialité, intouchable, inatteignable. Il s'agit simplement d'un phénomène perceptif de l'environnement, d'un objet tout à la fois inexistant et néanmoins essentiel à la qualité de ma relation avec le monde qui m'entoure. C'est en regardant l'horizon que l'on saisit sans doute au mieux ce qu'est le «paysage». Il faut bien qu'il se passe quelque chose – en moi peut-être, en dehors de moi sûrement –, pour que le paysage apparaisse et crée ce moment que je voudrais partager. L'énigme de son impact sur notre être, notre «être-là», notre bien-être, m'obsède.

«Le paysage est la partie d'un pays que la nature présente à un observateur» (Petit Robert, 1968) : les universitaires ou les praticiens s'accordent à dire que cette définition du paysage est incomplète et réductrice. Or en utilisant ce mot, paysage, je ne revendique pas une autre définition que celle, commune, du dictionnaire. Cette définition présente une ouverture, sinon une approximation qui me laisse bien des libertés, mais à laquelle je tenterai cependant de donner plus de chair, d'ampleur et d'ambition. Car cette définition du paysage dit déjà beaucoup : la nature, cette «sauvage», vient révéler le pays comme un espace construit. La «nature présente», c'est-à-dire que le regard n'est pas convoqué seul. Il s'agit de percevoir ce qui est présenté et pas seulement de voir… Tout cela se réalise dans le regard de l'«observateur», ou sujet percevant.

02()_B.jpgLe paysage n'est donc pas l'environnement ni la nature ni le territoire ou l'espace, car il n'est rien sans observation, sans perception et interprétation du sujet. C'est presque une non-définition ! Et pourtant, le paysage me paraît bien correspondre à la cause de quelques moments de bonheur. Dans ce mot, le paysage, on entrevoit une belle campagne vallonnée, une grande montagne dépassant le lointain d'alpages où les vaches tranquilles paissent, un moulin, un grand chemin, un horizon… ce que l'on veut bien y projeter.

J'ai cherché ces images archétypiques, et puis, un jour, je suis entré dans le motif… En cherchant à comprendre cette réalité du paysage, j'ai pu l'étendre, l'utiliser, la rendre peut-être plus souple à force d'exercice, plus musclée, plus utilisable. C'est un peu cette histoire que je raconte dans ce livre.

Le paysage, c'est bien cette parcelle de pays, où joue une multitude d'objets extrêmement hétérogènes, qui, par miracle, finissent par former un ensemble cohérent, vivable, accueillant, permettant même de susciter une jouissance esthétique ! L'espace matériel se condense autour d'une multitude d'éléments hétérogènes qui prennent sens en commun, et parviennent à former un tout. Or la matière du paysage est complexe puisque faite d'espaces matériels et des interprétations de ces derniers, puisqu'en d'autres termes le paysage émane de la relation sensible, affective presque, que j'entretiens avec le milieu réel dans lequel je suis plongé, et comment je perçois et je jouis de la physique du monde. Qu'est-ce qui fait lien, ciment, mise en harmonie ? Quelle culture joue donc dans cette nature ? C'est ce phénomène qu'il nous faut comprendre pour mieux maîtriser nos créations. Il s'agit donc de mettre en évidence quelques mécanismes, facteurs de l'émergence du paysage et par conséquent utiles à sa conception, lorsqu'il s'agit de répondre à la demande sociale.

Je me suis donc consacré à traquer les manifestations de ces phénomènes d'émergence du paysage, à les noter, à les comprendre, puis, à les utiliser pour concevoir de nouveaux milieux de vie, pour permettre l'apparition du paysage, sa réalisation, sa jouissance autant que sa création. Après de nombreuses années de pratique, il me semble avoir recueilli enfin quelques éléments de compréhension de ce qui permet l'émergence de paysages.

Le paysage naît d'un désir immense, sublime,
celui de la jouissance du monde.

Depuis tant d'années que j'exerce avec Christine (1) ce métier bizarre – faire naître des paysages –, il me semble qu'il est temps de le partager avec d'autres, de montrer combien cette matière est différente et insoluble dans l'architecture, l'urbanisme ou le land-art. De nombreux universitaires se sont penchés sur «la raison du paysage» et ont su faire émerger des concepts fondateurs et clairvoyants, indispensables pour la construction de la pensée paysagère. Les questions liées au concept de paysage dépassent celles d'espaces verts, de jardinage, et se placent en parallèle de celles d'urbanisme ou d'architecture, même si mon propos n'est pas de confondre le paysage avec l'aménagement du territoire et des espaces publics.

Si dans les campagnes françaises, les terres travaillées par les agriculteurs, les montagnes les plus sauvages, le paysage se révèle avec facilité, certains lieux fortement aménagés ne laissent parfois aucune chance à son émergence ! Il n'a pas toujours été facile, au vu des sites qu'il a fallu infléchir ou transformer, d'atteindre enfin, cette émergence de «paysages» ; d'autant plus que le paysage apparaît parfois là où personne ne l'a prévu. Peut-être a-t-on manqué notre but, ou tout simplement a-t-on oublié, au moment de la transformation d'une simple parcelle du monde, ce qu'était le paysage ?

Travailler des paysages implique tout autant de contempler que de créer : je ne dissocie pas les deux termes, car pour moi, la création a toujours eu pour but de tenter d'atteindre, de proposer aux autres, ces instants sublimes d'apaisement (sachant qu'on ne peut espérer les atteindre qu'après avoir réglé quelques questions matérielles !).

03(@MichelPena)_S.jpgJ'aimerais, tout au long de ce livre, inviter à une réflexion sur l'intérêt de la question du paysage, tant en termes culturels qu'écologiques, et sur les manières dont le paysage peut être utile à la « soutenabilité » de notre développement. Car nous, paysagistes, sommes tout simplement missionnés pour créer des paysages, pour les faire émerger à partir d'espaces parfois sans goût et sans saveur, afin que les choses du monde offrent ce plaisir du paysage. Le but de ce livre est de partager le bonheur qu'a pu me procurer le paysage, qu'il s'agisse d'en jouir ou d'en jouer.

Dans ce livre, je cherche à créer des liens entre le travail théorique et les exigences du travail concret, celui du terrain. L'ouvrage s'organise en quatre parties : « À quoi sert le paysage » s'amuse avec les questions morales ; « Le paysage entre réalité et illusion » vise à aborder, modestement, des questions philosophiques ; « Phénomènes » voudrait proposer une observation des phénomènes perceptifs et de sens à l'œuvre dans le paysage ; enfin, « Paysagir, vite ! » envisage l'action concrète du paysagiste et les enjeux politiques sous-jacents.

Michel Péna

(1) Il s'agit de Christine Péna, épouse de Michel Péna et co-fondatrice de l'agence Péna Paysages.

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