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Compte-rendu | Export, retour sur expériences (13-04-2016)

La question de «l'export» intervient, en France, dans un moment de crise économique, systémique plus que conjoncturelle. Voilà qui oblige certains à l'exil, d'autres, plus raisonnablement, à l'export. Face à un carnet de commandes qui se réduit à peau de chagrin, l'opportunité de construire à l'étranger peut se révéler salvatrice.

France

L'export en matière d'architecture n'est pas chose nouvelle. Déjà quelques architectes stars, dès la Renaissance, faisaient œuvre, hors les murs, généralement des Italiens partant en France, en Europe Centrale ou encore, en Russie.

Il y eut bien quelques noms français – en Suède notamment – mais ceux-ci sont tombés dans l'oubli. On ne retient généralement que de grandes réussites : Gustave Eiffel ou Le Corbusier qui ont pu construire de par le monde. Aussi, il semblerait que l'export, vu de l'Hexagone, est intimement lié à la reconnaissance et que nombres d'architectes attendent, passifs, d'être invités pour franchir le pas de l'exportation.

Le thème de l'export se retrouve donc à la croisée de thèmes portant sur la visibilité des architectes français à l'étranger, sur leur renommée, sur leur savoir-faire mais aussi sur l'arrivée d'architectes étrangers sur le marché national et la préemption par quelques noms incontournables de commandes extraordinaires.

Une soirée de débats fut, en ce sens, organisée le 7 avril dernier, par Gaëlle Hamonic, à la Maison de l'Architecture en Ile-de-France. Elle réunissait autour de la table Paul Andreau, Marc Barani, Roueïda Ayache, Lina Ghotmeh, Anouk Legendre, Mathurin Hardel, Louis Paillard, Julien Tardivon, et Nicolas Ziesel.

Bien des problématiques concrètes ont alors été soulevées. Paul Andreu a dénoncé, en premier lieu, l'idée d'export réduisant le projet architectural à la notion de produit. «Nous vendons du travail», dit-il. Ceci étant dit, l'architecte ne se révèle pas alarmiste et assure que nous sommes dans un «soft power». A ses yeux, les architectes français ont un rôle à jouer dans le domaine de la culture qu'ils maîtrisent parfaitement.

03(@PAAP)_S.jpgToutefois, il regrette qu'aujourd'hui «le devoir social est moins fort que le devoir de communication». Dans ce contexte, il est fait appel à des agences étrangères pour «faire tout et n'importe quoi». Aussi, il regarde avec intérêt la position «économique» des Etats-Unis, qu'il juge «saine» et «franche». Si bien des agences étrangères peuvent y construire, bien des équipements restent dans le giron américain. Bref, voici un savant équilibre permettant à des agences de se spécialiser et d'être aptes à conquérir des marchés hors de leurs frontières.

Roueïda Ayache, associée d'Architecture Studio, est revenue à cette occasion sur l'histoire de l'agence parisienne : «le parlement européen de Strasbourg nous a aidé à gagner des concours depuis Paris», dit-elle. L'agence s'est maintenant sérieusement implantée en Chine. Toutefois, plus qu'un dualisme France/Etranger, Roueïda Ayache préfère penser un «espace international» ouvert et disponible.

Lina Ghotmeh, associée de l'agence DGT, récompensée il y a quelques semaines du Prix de l'Afex, retrace son expérience au sein, justement, de cet «espace international». Le Musée National Estonien qui a donc été récemment couronné est avant tout le fruit d'un hasard. Un concours ouvert fut la possibilité de s'exporter hors de France. Toutefois, l'architecte note que ce projet a d'abord été conçu «sur papier», sans prendre physiquement connaissance du contexte local. Bref un bien étrange export.

02(@DGT)_S.jpgLes autres projets que l'agence DGT suit au Liban ont été présentés comme l'occasion «d'explorations techniques» ; la main d’œuvre y est beaucoup plus accessible. Aussi, l'export sonne non pas comme une opportunité économique mais comme une respiration dans la pratique d'une agence.

Pour Mathurin Hardel, l'expérience est également nouvelle. La participation au concours pour la conception du siège du Monde a apporté à l'agence Hardel-Le Bihan une exposition médiatique importante. Depuis lors, elle a reçu commande d'une tour à Dakar.

De façon pragmatique, Mathurin Hardel rappelle qu'au Sénégal le rapport entre le coût des matériaux et celui de la main d'oeuvre s'inverse. L'économie d'un projet n'est donc pas la même. Par ailleurs, «si les coûts de construction sont quatre fois moindres, les honoraires aussi», dit-il. Voilà qui oblige, là encore, de travailler différemment. L'architecte évoque aussi d'autres projets à Dakar où les contraintes de PLU n'existent pas autant que les problèmes de chauffage ne se posent pas... En résumé, de ces expériences, «chacun peut gagner beaucoup mais perdre énormément», dit-il.

Anouk Legendre a, quant à elle, au delà de sa grande curiosité, pris le parti de rapporter la difficile compréhension des uns face aux autres ; l'étranger suppose des pratiques différentes. En Corée, où l'agence a réalisé le musée de la Préhistoire de Jeongok, il fallait «faire tout et tout de suite». Qui plus est, selon des principes du Feng Shui.

Et que dire de ce verbe italien... «fregare»... ? En d'autres termes «plumer le client» ? Il s'agirait d'un sport au cœur de la gestion des délais impartis. In fine, l'export, pour Anouk Legendre, équivaut à une «chasse au temps».

Louis Paillard a évoqué, à son tour, ces pratiques différentes et parfois déconcertantes : un concours en Belgique, par exemple, où l'architecte peut s'exprimer librement en français et le jury, obligatoirement en flamand, ou encore une présentation orale en Suède devant les autres concurrents qui peuvent ainsi, s'ils passent après, réajuster leur argumentaire à la dernière seconde.

Enfin, Nicolas Ziesel a rapporté avec humour l'expérience de son agence, KOZ architectes, et a préféré plus que d'export parler «d'architecture off-shore». A l'écran défilaient les images d'arnaques multiples et variées, notamment de faux commanditaires venus des pays du Golfe exigeant une inscription rapide à un hypothétique ordre d'architectes local... moyennant, bien-sûr, une transaction financière... Pour l'heure, KOZ n'a fait d'exportation que trois jours durant à Belgrade en vue d'y réaliser avec «une bande de Serbes et de Monténégrins» une formidable ferme urbaine...

Restait un point en suspens : la stratégie économique. Certes, Julien Tardivon, cofondateur de la société Global Archi, propose des services aux architectes afin qu'ils s'exportent mieux et davantage. Pour autant, de cette table ronde planait encore et toujours le mythe de l'export en tant que reconnaissance, en somme, l'export comme un pratique «soft».

S'il paraît aujourd'hui encore inconcevable de se frotter aux géants de la compétition, à savoir ces agences anglo-saxonnes particulièrement offensives sur le marché, reste alors, comme seule hypothèse évoquée, la promotion d'une architecture d'auteur ou encore la mise en avant de spécificités culturelles. 

Jean-Philippe Hugron

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