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Chronique | Les Spritzker Prizes se rachètent à la Biennale ! (01-06-2016)

Un brin difficile ! Tout un chacun, dans cette biennale, est attendu au tournant. Ce qui devait, sur le papier, dégouliner de morale se retrouve plus modéré, retranché bien souvent sous un vernis esthétisant. Voilà qui détourne l'attention bien avant que les verres de spritz ne fassent tourner les têtes pour leur faire oublier l'enjeu réel de ces «nouvelles du front».

Biennale d'Architecture de Venise | Biennale 2016 | Venise

«Reporting from the Front» s'affichent en gros et en grand sur les vaporettos de la cité lacustre. Le thème de la XVe biennale d'architecture de Venise orchestrée par Alejandro Aravena a de quoi surprendre par ses accents guerriers. L'architecte est-il bel et bien un soldat et son crayon, une arme ?

A parcourir l'événement, d'aucuns oublient ce fâcheux bellicisme d'autant plus que la Sérénissime est loin d'être un champs de bataille à même de rappeler la dure réalité d'une époque. De Giardini à l'Arsenal, il règne comme une mondaine insouciance où chacun trinque à la gloire de l'autre.

Ceci étant dit, loin de l'imbitable exposition conçue par Rem Koolhaas et de son batimat de l'architecture, «Reporting from the Front» fait ce succéder des projets remarquables, des histoires étonnantes, des structures et des installations admirables.

Toutefois, à trop d'esthétisme, d'aucuns pourraient, là encore, oublier le message. Alors, il faut s'en retourner à des cartels et lire...lire et lire encore... Le message n'est jamais immédiat. Voilà qui est d'autant plus regrettable qu'il y a profusion d'informations ; entre les pavillons nationaux, les expositions centrales, les «collatéraux» et les «off»...pas moins d'une centaine d'événements.

Chacun nécessite pourtant un effort et rares se révèlent, malheureusement, immédiats dans leur message. Les seules qui ont tenté de le faire se vautrent dans l'installation artistique souvent absconse. Reste donc à s'en remettre au plaisir des yeux et à laisser le regard filtrer. Chacun organise alors sa biennale au fil de sa sensibilité. Il n'est donc jamais étonnant de converser avec quelques visiteurs et d'entendre parler d'une chose ou d'une autre passée inaperçue.

Outre l'omission, l'autre revers de la profusion, est l'indigestion. Le trop plein ne tarde pas à venir et même l'ennui à poindre. Voilà qui est cruel face à une telle richesse !

Le drame vient sans doute d'une problématique trop illisible. Compiler les «succes stories» - dont beaucoup sont connues – ne fait pas sens. L'absence d'une intrigue amène donc le visiteur à errer ça et là de salles en salles, de pavillons en pavillons, et à s'en remettre irrémédiablement au hasard.

Rachats à gogo

En vagabondant parmi maquettes, photographies et démonstrations, quelques travaux d'architectes méconnus se révèlent enthousiasmants. Dans cet inventaire remarquable, bien des présences incongrues finissent par irriter et capter l'attention. Ainsi la Dogana – l'ancien bâtiment des douanes à Venise – transformée par Tadao Ando occupe une place importante au sein de l'exposition centrale «Reporting from the Front». Travailler pour l'un des hommes les plus riches du monde et lui faire un musée, est-ce le sens du «front» architectural pour Alejandro Aravena ? Que peut cacher cette présence injurieuse ? Serait-ce un retour d'ascenseur entre Pritzkers ?

Plus drôle encore, l'aérodrone de Norman Foster... un aéroport pour petit engin volant... un curieux concept où le célèbre ingénieur britannique tente de donner forme à un module reproductible à souhait pouvant servir d'aérogare mais aussi d'abris ou de marché. Il s'agit en fait d'une voûte qui pourrait rappeler les belles heures de Felix Candela. Il en va d'un défi technique et technologique. Il se murmure même que que le prototype présenté à la Biennale aurait coûté (travaux de recherche inclus), plusieurs centaines de milliers d'euros... tout cela pour une voûte...

L'intention est certes généreuse, mais n'y-avait-il pas plus simple et moins dispendieux ? D'autant plus qu'il s'agit de construire dans les zones les plus reculées d'Afrique ? Par ailleurs, Norman Foster n'implique pas ici son agence... mais sa fondation. Reporting from the fiscal front ?

Et que dire de Simon Vélez, chantre du bambou et architecte de talent financé par les narcotrafiquants de Colombie ? L'homme ne s'en cache pas et il n'y a, sans doute, là rien de choquant pour celui qui fait financer son do thank pour le pétrole du Chili.

On voit également Renzo Piano recycler son exposition parisienne de la Cité de l'Architecture ou encore David Chipperfield exposant les plans d'un bâtiment en terre au Soudan...Reporting... pardon, Greetings from my dear my friends !

Parallèlement, d'aucuns pourront découvrir Al Borde, une agence équatorienne méconnue, qui a judicieusement mis en avant la question de l'argent, trop éludé à travers cette biennale. En présentant dans des sacs plastiques remplis de pièce de un centime le prix de leurs réalisations au mètre carré, Al Borde parvient à provoquer le visiteur en plaçant juste à côté un amoncellement de caisses symbolisant le prix au mettre carré à Venise. Le message est clair.

Tatiana Bilbao, architecte mexicaine, évoque, elle aussi, l'aspect économique à travers le coût de son installation au sein de l'exposition «Reporting from the Front» et illustre ce qu'elle fait, au Mexique, pour le même prix.

Clap clap et clapotis

In fine, l'aspect social de cette biennale se transmue en aspect sociétal. Sur le papier, ce beau monde de l'architecture se berce d'illusions et semble se rachèter une belle conscience. La réalité est tout autre. Par exemple, quand ArchiDebout, groupe d'architectes français participant au mouvement contestataire Nuit Debout, tente d'installer son dôme éphémère pour organiser des débats, la police intervient. Quand ce même groupe tente d'organiser un débat au sein du Pavillon allemand, prétendu «ouvert», ils sont aimablement invités, dans un premier, à sortir...puis à être plus discrets... En somme, cette Biennale est aussi faite de beaucoup de communication voire de propagande.

Le Front est ainsi dans les clous, si possible sans remous. Peu de provocation, en 2016, à Venise, sauf peut-être du côté de la Russie, de la Pologne ou de l'Uruguay. Les autres pavillons nationaux, pour la plupart, semblent à côté de la plaque. Là où tous avait été au garde-vous face à Rem Koolhaas en respectant à la lettre le thème du modernisme, «Reporting from the Front» a donné lieu à toutes les interprétations possibles et imaginables.

Reste que la Biennale de Venise est un instantané du monde tel qu'il va et qu'elle demeure l'opportunité d'appréhender d'autres cultures, d'autres histoires et de faire d'improbables rencontres. Le tout pour accéder de «Nouvelles Richesses».

Jean-Philippe Hugron

La semaine prochaine, nous vous rendrons compte d'autres expositions et d'autres pavillons... à suivre sur le Courrier de l'Architecte !

Réactions

Sébastien ARGANT | paysagiste concepteur | PAYS DE LOIRE | 01-06-2016 à 22:07:00

Bonjour,
j'ai lu votre article, et la sentence est lourde et sans appel.
Je me permets de vous donner mon point de vue encore étranger au résultat. Je suis paysagiste et associé à deux projets d'architectes retenus au terreau du front du pavillon Français. C'est sans doute insignifiant pour vous dans le flot de projets "bercés d'illusions qui semblent se racheter une bonne conscience", mais pour moi, paysagiste concepteur loin de la scène, je suis fier à ce jour d'avoir été identifié au front.
Certes, il ne doit pas être facile d'agencer de la profusion et encore moins de la lire, mais si vous voulez en creuser deux exemples, je vous invite à les parcourir en ma compagnie près de Nantes, à Bouvron côté front rural (avec l'Atelier Belenfant-Daubas), et à St Nazaire côté front urbain (avec DLW).
J'ai de quoi vous donner matière à article du front de la Biennale Hors les murs et vous laisser libre d'en juger, sur place.
Bien cordialement
Sébastien ARGANT
laterreferme.eu

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