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Chronique | L'Allemagne de Mamie Gâteau ? Celle de Mutti Ghetto ! (08-06-2016)

Scandale et déception. L'Allemagne s'annonçait comme le temps fort de la XVe Biennale de Venise. Le Deutsches Architekturmuseum de Francfort aux manettes du Pavillon allemand promettait d'exposer la traduction architecturale de la politique migratoire du pays en présentant les opérations réussies mais également les fiascos ; bref, de vraies nouvelles du front, de surcroît objectives ! Mais voilà...il n'y a, en fait, à Giardini que messages politiques et propagande ! Bref, un Pavillon qui se paye de symboles.

Biennale d'Architecture de Venise | Biennale 2016 | Allemagne

En lançant une plate-forme ( http://www.makingheimat.de/en/refugee-housing-projects ) voulant compiler tous les projets promis aux migrants (61, seulement à ce jour) – camps, habitat d'urgence, foyers et autres logements – le Deutsches Architekturmuseum s'engageait dans une superbe initiative.

Plus encore, en explosant les cloisons du Pavillon allemand, en pulvérisant murs et portes de ce kolossal monument hérité du IIIe Reich – ce qui vaut aujourd'hui bien des déboires au pays –, là encore, l'Allemagne signait un coup de génie !

Mais voilà que l'exposition «Making Heimat, Germany arrival country» - Faire patrie. L'Allemagne pays d'arrivée – est tout sauf une exposition d'architecture. Son catalogue est même un indigeste tract gouvernemental à la gloire de l'Allemagne. Dès la première page, la couleur est annoncée : une photographie présente Merkel, petite mère des peuples, faisant un selfie avec un migrant fraîchement arrivé, un cliché qui donne le ton d'une publication lénifiante où il n'est question que de prétendues préoccupations sociologiques et jamais, ô jamais, d'architecture sauf pour comparer l'incomparable, un «siedlung» des années 20 au projet d'Iquique d'Aravena. Du non sens et de la flatterie.

Sur les murs du Pavillon, l'Allemagne, de surcroît, se goberge de slogans débilitants présentés dans une scénographie «pop» signée Something Fantastic qui recycle pour l'occasion une série de graphismes éculés que ce trio berlinois avaient d'ores et déjà utilisés, il y a six ans, pour leur propre «manifeste» où il se présentait volontiers «naïf».

02(@KirstenBucher)_B.jpgNaïves sont donc les devises du Pavillon allemand, voire dangereuses : «Les règles de la construction ne devraient pas s'appliquer aussi strictement aux solutions auto-construites», «tolérer les pratiques semi-légales peut être utile», «des quartiers ethniquement homogène facilitent la constitution de réseaux communautaires» et pour finir, au delà de l'apologie des pratiques semi-légales, du communautarisme et des ghettos, «Offenbach ist ganz okay»...

Pour ceux qui ne connaissent pas cette localité allemande, Offenbach est à Francfort ce que Saint-Denis est à Paris...bref ce qui donnerait comme affirmation : «Saint-Denis, c'est vraiment pas si mal !»... Depuis Venise, avec trois verres de Spritz dans le nez, d'aucuns pourraient même dire que Saint-Denis, c'est la panacée...

Pour convaincre le visiteur qu'Offenbach est «Ze place to be» (pour les autres, bien sûr!), l'exposition affiche statistiques sur statistiques. Bref, l'humain semble sans cesse réduit dans ce pavillon à quelques chiffres tatoués sur les murs. Ce qui vaut d'ailleurs une réflexion sur la pertinence de cette vision. Dans un entretien retranscrit dans le catalogue de l'exposition une question – sous forme d'affirmation – n'est, semble-t-il pas passée à la serpe du censeur. Elle est adressée au chef du bureau des statistiques et de l'intégration (sic) d'Offenbach et assure que «Doug Sanders écrit dans son livre Arrival City que les chiffres ne nous disent rien des biographies individuelles et moins encore de la transformation des quartiers marqués par la pauvreté». S'ensuit une réaction bien évidement politiquement correcte, aussi creuse que policée, assurant que tout va pour le mieux. Soit.

03(@KirstenBucher)_B.jpgDu Monde au New York Times, tout le monde trouve cette initiative absolument «géniale». Quand d'aucuns est bercé par une communication finement rodée, plus personne n'ose percevoir le cynisme de ce Pavillon allemand ni même son idéologie révoltante.

Portes et murs peuvent être ouverts ; l'événement fini, il sera sans doute question de tout reboucher. L'ouverture n'est donc que de façade. Pour preuve, la tentative avortée d'ArchiDebout, émanation architecturale de Nuit Debout, d'improviser, entre les parois éventrées du Pavillon allemand, un véritable débat.

Mis sur le fait accompli, les autorités se sont retrouvées dans la difficile position de refuser un groupe quand le message est à l'accueil de tous... il aura donc fallu parlementer et mettre, sans doute, les organisateurs devant leurs contradictions pour laisser libre l'expression... L'autorisation fut in fine accordée mais à condition de respecter le silence pour que les chaînes de télévisions présentes sur place puissent filmer le Pavillon sans être perturbées. Voilà qui laisse malgré tout un certain malaise.

04(@KirstenBucher)_B.jpgPire encore fut la soirée «Making Heimat». Les trois jours d'inauguration de la Biennale sont aussi le temps des «fêtes». La France a, cette année, pour cause budgétaire, renoncé aux festivités... ce qui n'a sans doute pas été plus mal quand l'enjeu de cette biennale est avant tout social. L'Allemagne, quant à elle, a donné dans la démonstration de force : eine richtige Große Nacht ! En privatisant un ancien chantier naval de l'île de la Giudecca, le pays a offert la plus grande soirée, ce jour là, dans tout Venise.

Pour y accéder, il fallait venir en bateau – première sélection par l'argent car il faut compter environ 15 euros l'aller/retour sauf à trouver un généreux passeur – il fallait ensuite longer de hauts murs habillés de barbelés et attendre... attendre... attendre ! L'immense queue a très vite fait de dégénérer en agglutinement improbable. Une belle mise en condition, non pas pour «faire patrie», mais pour «faire party».

Il fallait ensuite, bien entendu, montrer pâte blanche – Papier ! Papier ! – et présenter son invitation pour arriver dans l'immense friche industrielle capable d’accueillir bien plus de monde que les centaines de «happy few» d'ores et déjà émoussés par tant d'alcool coulant à flot...

Cette foule noyée dans des vagues de prosecco était d'ailleurs plutôt blanche-caucasienne... pas franchement mélangée... pas d'architectes syriens à l'horizon ni même d'ingénieurs irakiens. Entre-eux, entre Allemands, ils trinquent tous ! Tchin-tchin ! Et un toast pour les migrants !

Aussi prétentieuse que déplacée, cette soirée a vraisemblablement incarné le véritable esprit du Pavillon allemand. Sans architecture, au pas et aux ordres du pouvoir, le tout pour défendre une vision officielle et s'acheter une bonne conscience sur le dos de la misère humaine. Bref, l'Allemagne, à Venise, se complet dans le verbe et se vautre dans la propagande. Making Heimat ? Making ghetto !

Jean-Philippe Hugron

L'article a été modifié ce 10 juin 2016. La conclusion, trop extrême et particulièrement maladroite, a heurté quelques lecteurs. La rédaction vous prie de bien vouloir nous excuser. Ceci étant dit le message politique, loin de toutes considérations architecturales est lui aussi, bel et bien heurtant.

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