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Interview | Françallemagne : de Toulouse à Berlin en passant par Venise (15-06-2016)

Joanne Pouzenc, architecte et enseignante à l'école d'architecture de Toulouse, travaille à Berlin où elle orchestre le premier festival d'architecture de la ville. Elle a aussi, à l'occasion de la XVe Biennale d'Architecture de Venise, assuré la communication du Pavillon allemand. Cerise sur le gâteau, le travail de ses étudiantes (réunis au sein d'un Atelier Itinérant d'Architecture qu’elle a initié) est présenté, en face, dans le Pavillon français... bref, de quoi faire montre d'une expertise passionnante !

Biennale d'Architecture de Venise | Biennale 2016 | France

Le Courrier de l'Architecte : D'abord Venise. Il n'y a, pour ainsi dire, pas d'architecture dans le Pavillon allemand... que pensez-vous de cette prise de position ?

Joanne Pouzenc : L’architecture n’est pas seulement le cadre bâti. Elle s'exprime aussi dans l'exercice de la recherche . Aussi, il n'est possible de répondre à cette question sans considerer les differences culturelles qui peuvent exister entre la France et l'Allemagne. Il faut notamment avoir à l'esprit que l'Allemagne ne connaît pas les mêmes problèmes d'intégration que la France ni les mêmes problèmes de ghettoïsation. De manière générale, l'Allemagne se situe plus facilement sur les questions urbaines qu'architecturales. Et pour cause, regardez la production à Berlin, vous y verrez principalement un travail de façade et un art de la fenêtre. En revanche, l’Allemagne se montre précurseur sur les questions d’habitat participatif et d’engagement social et ce, dans et par l’espace public. L'enjeu de cette exposition était d'évoquer des principes plus larges, à savoir sur les conséquences spatiales des mouvements migratoires. Il s'agissait de les regarder à travers un prisme neuf, objectif et productif. Ces arguments sont portés notamment par Doug Sanders, journaliste, qui a étudié les 'Arrival Cities'. In fine, ce Pavillon se veut optimiste.

Au risque, peut-être, d'un message politique déplacé ? Autant que ne peut l'être la photo d'Angela Merkel en première page du catalogue ?

Cette photographie présentant un réfugié réalisant un selfie avec Angela Merkel peut-être lue également de façon ironique : au moment où le projet du Pavillon allemand était accepté, l’ouverture des frontières a été remise en question.

02(@KirstenBucher)_S.jpgLe Pavillon allemand promettait de montrer les réussites mais aussi les échecs en matière d'hébergement des réfugiés... le trop plein d'optimisme ne cache-t-il pas finalement la réalité ?

Je note d'abord qu'on ne parle, en France, que de deux camps de réfugiés, qu'on n'y construit pratiquement rien et que l'on regarde l'Allemagne prendre à bras le corps une situation et agir. Ceci étant dit, s'il y a de belles initiatives en Allemagne, il y a, bien entendu, le revers de la médaille. Un marché noir s'est constitué et des marchands de sommeil font leurs fortunes sur le dos de l'Etat. En effet, l'Allemagne verse 50 euros par nuit par personne en demande d’asile dans la limite de six mois. Les solutions temporaires d’urgence ayant été rapidement saturées, des particuliers ont commencé à profiter du marché : des appartements sont mis en sous location et, là où deux personnes vivaient dans 120 m², quinze réfugiés s'entassent. Idem pour ces hôtels qui ont fermés. Certains pouvaient accueillir 200 touristes maximum et se retrouvent à héberger 800 réfugiés. Les subventions attirent les requins... mais aussi les industriels. Beaucoup y gagnent...

Ce message est pour le moins absent du Pavillon allemand... Avez-vous, quant à vous, une critique à faire sur cette exposition ?

Ce pavillon a le mérite de poser énormément de questions. A mon sens, il peut pêcher dans sa définition de l'intégration qu'il élude volontairement. Je m'interroge, moi même, sur ce sujet. J'ai récemment assisté à une conférence de Richard Sennett dans laquelle il présentait l'intégration aux Etats-Unis comme étant forcée par la loi. J'ai mes doutes sur ce principe. Il y a, en tout cas, matière à réflexion.

Par le plus grand des hasards, vous êtes exposée – du moins vos étudiantes – au sein du Pavillon français. Pouvez-vous nous expliquer votre projet intitulé 'l'Atelier d'Architecture Itinérant' ?

Ce sont quatre étudiantes qui ont monté une 'caravane' partant de Toulouse pour rejoindre Berlin. L'enjeu de cette expédition était d'explorer les besoins en matière d'architecture dans des villages de France et d'Allemagne. Chaque arrêt a été l'occasion d'un workshop pour analyser ces petits problèmes du quotidien mais aussi pour trouver des solutions qui ont été, bien entendu, mises en oeuvre. A travers toutes ces interventions, la volonté de ces étudiantes étaient de démontrer qu'il est possible de transformer une situation par la seule réunion de personnes de bonne volonté et que le fait de produire de l’architecture (dessiner, relever, représenter, construire) peut être suffisant pour créer du lien social. Au delà, cet Atelier d’Architecture Itinérant a proposé de renverser la tendance. Plutôt que d’attendre que le client vienne, il est temps d'aller demander aux gens ce dont ils ont besoin ; leurs réponses sont généralement surprenantes.

Concrètement, de quels types d'intervention s'agit-il ?

Prenons différents exemples. Il y avait, dans une commune, une halle toute neuve que personne n'utilisait. Les étudiantes ont travaillé avec l'école du village et ont imaginé, avec elle, un usage : elles ont décidé ensemble de transformer, temporairement, la halle en cinéma. Il s'agissait là de donner une impulsion au lieu. Autre cas, une petite localité dont les habitants affirmaient perdre leur culture. En réponse, les étudiantes ont créé une signalétique propre à ce village. Il y avait aussi le cas d'une école sans cour de récréation. Elles ont alors imaginé des structures mobiles.

Ont-elles noté des différences entre la France et l'Allemagne ?

Bien entendu, notamment sur la question de l'espace public. En Allemagne, il appartient à tout le monde. En France, il n'appartient à personne. Aussi, aucun d'entres-nous ne s'en sent réellement responsable et rares sont ceux à en prendre soin spontannément. A l'inverse, il n'est pas rare de voir, à Berlin, des fleurs plantées au pied d'un arbre ou un banc installé sur le trottoir à l'initiative d'un habitant. Il y a aussi un plus grand respect de la propriété privée en Allemagne.

Quelle pédagogie défendez-vous à l'école d'architecture de Toulouse ?

Premièrement, je souhaite insuffler l'idée que chacun est expert à sa manière. Si l’architecte est expert d’architecture, l’habitant est l’expert de son habitat. Du coup, je pense qu’il est temps d’apprendre à s’écouter. Ensuite, je souhaite que les étudiants apprennent à travailler en commun. Aussi, cet atelier fonctionne presque comme une agence : tous ensemble, avec à l'esprit, un but partagé. Dans certains cas, monter des projets, trouver des financements, communiquer, convaincre, construire peut (ou doit !) faire partie de la pédagogie. Ce n’est que par l’expérience que l’on peut apprendre. Dans le cadre de l'Atelier Itinérant d'Architecture, les quatre étudiantes ont été chercher leur propre financement (financement participatif, OFAJ…) et leurs propres partenariats (CAUE, Maison de l’Architecture 31…) et se sont débrouillées du début à la fin dans tout ce que le projet comporte. Cette caravane a donc été particulièrement formatrice. Toutes sont revenues changées. Aujourd’hui la caravane continue son chemin à travers la France avec un nouveau collectif. 

Réactions

MX | architecte et enseignant | Ile de France | 16-06-2016 à 10:05:00

On connaissait l'architecture sans architectes, voilà l'architecture sans architecture. A quoi bon universitariser les écoles d'architecture françaises si c'est pour y reprendre des concepts explorés il y a plus de 30 ans dans les disciplines académiques.

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