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Visite | Peter Zumthor ? Au fond du fjord, à droite (14-09-2016)

Exit les alpages suisses, les douces collines de Westphalie... La dernière œuvre de Peter Zumthor se situe au fin fond d'un fjord norvégien qui mousse... d'humidité. Et pour cause, en cette mi-septembre, les rayons du soleil ne franchissent plus ces vertes parois qui suintent une eau venue de lointains glaciers. Pas un rocher qui ne transpire et ne s'habille d'une poisseuse pellicule aqueuse. Dans ce contexte, trois sombres cabanes posées sur leur échasses intriguent et appellent le visiteur.

Culture | | Peter Zumthor

L'Etat norvégien a lancé en 1994 un vaste programme architectural ; l'ambition est, à plus d'un titre admirable. Il s'agit, en effet, de ponctuer les plus belles routes du pays d'installations permettant l'accès à quelques sites remarquables : ici une cascade et une falaise, là un panorama...

Pour ce faire, de jeunes agences norvégiennes ont été invitées à penser des dispositifs ingénieux. Tous se révèlent de la plus grande justesse et témoignent, par voie de conséquence, de la vitalité d'une scène émergente.

Point d'orgue de ce programme, le site d'Allmannajuvet, à quelques kilomètres de Sauda, petite ville industrielle de l'ouest du pays. En ces terres reculées, une mine de zinc fut exploitée quelques années seulement à la fin du XIXe siècle. Bien des hommes s'y sont tués à la tâche.

Pour honorer cette mémoire, les autorités, sous les recommandations de Knut Wold, sculpteur, ont directement passé commande à un architecte émérite : Peter Zumthor. L'exception, sans doute, pour confirmer la règle.

02(@PerBerntsen).jpgDe la beauté

«Quelle était la commande déjà ?», s'interroge le célèbre Pritzker confortablement installé dans un fauteuil à oreilles, verre de vin blanc à la main, face à une petite poignée de journalistes. Il s'en retourne alors vers Knut Wold qui lui répond : «quelque chose de beau ! Une constellation unique !». Bref, tout un programme !

«La beauté n'est pas un tabou ; ce n'est, en revanche, pas une solution d'affirmer vouloir faire quelque chose de beau», prévient l'architecte, en retour.

In situ, trois sombres cabanes ont été pensées pour marquer le paysage. La première s'accroche à un mur cyclopéen. Elle signale depuis la route, le site touristique. Elle abrite aussi deux indispensables toilettes.

La deuxième, plus en retrait, accueille une cafeteria. La troisième inaugure le chemin qui mène à la mine. Elle abrite, en ses murs, un étroit musée qui lui est consacrée.

Habillés d'une toile de jute badigeonnée de bitume (le matériau fut expérimenté par Peter Zumthor en 2011 au sein du pavillon qu'il réalisa pour la Serpentine Gallery à Londres), ses étranges volumes présentent une peau de crocodile à même de résister à la forte humidité de cette sombre vallée. L'intérieur est traité, lui aussi, de cette rugueuse manière.

Sur les premières esquisses, ces cubes suspendus étaient pourtant colorés de bleu. «Ils auraient également pu être rouge. Une teinte de par trop vive aurait été néanmoins, dans ce contexte, une affirmation : 'je suis jaune !'. Il me semblait plus juste de paraître neutre dans ce paysage. A l'intérieur, vous ne voyez que le noir et les falaises environnantes», résume-t-il.

Il fallut presque vingt ans pour que ce projet sortent de terre. En cause, la précision de l'architecte mais aussi la nature géologique du site. La localisation du musée fut, entre autre, repensée. Initialement situéà flanc de falaise, il risquait de souffrir d'un possible éboulement.

Cette frêle construction – du moins, en apparence – s'est alors retrouvée plus visible. A l'intérieur, un groupe d'une vingtaine de personnes tout au plus peut à peine s'y presser. Il n'y a là aucune œuvre à voir. Seulement quelques outils retrouvés par hasard. En effet, à la fermeture de la mine, tout fut vendu, y compris les maisons de bois qui furent démontées pour être reconstruite ailleurs.

L'endroit n'en est pas moins d'une grande subtilité voire d'une étonnante richesse. L'éclairage y est indirect et naturel. Les lignes y sont obliques. Peter Zumthor y théâtralise même la nature à travers une large baie vitrée. Une vertigineuse vitrine en point de mire éblouissant de ce petit espace muséographique. 

03(@PerBerntsen).jpgDe l'argent

Vingt ans aussi pour construire deux WC, une petit cafétéria et une salle d'exposition... «Il n'y a ni de petit, ni de grand projet», assure l'architecte. L'échelle ne l'intéresse pas tant et si bien qu'il se montre incapable de dire si ces trois cabanes sont grandes ou petites...

Grandes peut-être...le sont elles par leur prix. Le projet est estimé à 19 millions d'euros, un montant qui rend toute poésie plus poétique et tout raffinement plus justifié encore. «Ce prix tient compte de toute l'opération. Il y a bien des choses qui ne se voit pas», répond Peter Zumthor.

L'architecte pense alors au mur cyclopéen soutenant le parking nécessaire aux automobilistes désireux de visiter le site. Les fondations de béton autant que l'acheminement de pierres venues d'une carrière située à deux cents kilomètres font partie de l'exploit financier. La sécurisation du site et la stabilisation des roches furent d'autres gouffres à combler avec force couronnes norvégiennes.

Quant à la finesse du détail, une question d'argent? Peter Zumthor résume sa méthode simplement : «Je ne me bats plus car j'ai le privilège de sélectionner moi-même les entreprises», dit-il.

04(@PerBerntsen).jpgDe l'histoire

«Mes constructions sont des inventions», affirme-t-il. «J'ai été éduqué à un moment où le modernisme avait cours et où tout devait être nouveau, reprend-il. Pour autant, je me montre aujourd'hui bien plus intéressé à la manière dont un bâtiment peut contribuer à l'histoire. Il s'agit, à chaque fois, de savoir d'où nous venons et comment nous pouvons faire partie d'un temps plus long».

L'architecte cherche-il à rentrer dans l'Histoire ? Du moins cherche-t-il à l'intégrer dans ses projets. Peut-être faut-il lire cette assertion à la lumière d'une phrase piochée par hasard dans un texte de Stefan Zweig pour qui «plus un individu vit avec son temps, plus il meurt avec lui».

A Peter Zumthor donc de rester vivant.

Jean-Philippe Hugron

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