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Chronique | Architecte sans architecture (14-09-2016)

Vous connaissiez Bernard Rudofsky et son célèbre «Architecture sans Architecte» ? La Triennale d'Oslo (08 septembre-27 novembre) consacre quant à elle, entre les lignes, un nouveau genre : l'«architecte sans architecture». L'événement désarme, peut-être peut-il même choquer. Il a, in fine, la grande vertu d'interroger notre époque et son appréhension vertigineuse de l'architecture.  

Oslo

Sans cesse, à mesure des biennales et autres triennales, se pose la question de la pertinence d'une exposition d'architecture. L'art de bâtir s'apprécie par le mouvement et l'usage. Quid, dans ce contexte, d'une retranscription en quelques panneaux, photographies et films...

La Triennale d'Oslo* semble aller plus loin encore... Et Venise paraît ainsi bien didactique. Son thème ? «After belonging» ! Un titre malheureusement intraduisible en français tant il se révèle ambigu et polysémique. L'appartenance et la propriété sont pointées du doigt pour être avantageusement remises en question.

A priori, voilà un thème qui paraît largement être dans l'air du temps. Migrants, migrations, camps, campements sont les sujets qui font florès ici et là, de la grosse pomme à la cité des doges. Soit. La Triennale d'Oslo verse donc dans ces thématiques... mais pas seulement.

Présentée principalement en deux points distincts de la ville, au DOGA, une institution dédié au design et à l'architecture, et au Musée National d'Architecture, l'exposition principale est divisée, elle aussi, en deux temps : «in residence» et «on residence». A défaut d'être «in» ou «on», le visiteur peut, lui, se retrouver totalement «out».

Un premier regard jeté dans la grande nef industrielle du DOGA laisse apparaître un accumulation d'installations dont on ne sait réellement s'il s'agit d'art ou d'architecture. Quelques cartels tentent d'expliquer vainement une recherche qui serait le fruit, en règle générale, d'une longue et laborieuse thèse.

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Quand, sur un écran, se dessine l'histoire (intitulée 'Pornified Home') d'une comparaison improbable entre un site d'escort boy – un doux euphémisme pour désigner ces prostitués masculins – la culture du nénuphar dans l'Angleterre victorienne et l'écosystème amazonien... le plus féru d'architecture pourrait croire qu'il s'est un temps trompé d'adresse. Quelques aquariums et autre bac à sable pourraient même finir par le convaincre de son erreur.

Pourtant, il s'agit bien d'architecture. Du moins, sur le papier. Après quelques minutes, le visiteur peut bien, au DOGA comme au Musée National d'Architecture, découvrir quelques étranges histoires.

Parmi elles, deux sont particulièrement remarquables. L'une évoque le cadeau de mariage de Rolf Fehlbaum, président de Vitra. Sa belle et promise reçut en guise de ménagère en argent les archives de Barragán. De quoi combler, sans doute, son ennui pour des années (à ce sujet, lire notre article : Luis Barragán : rançon funèbre pour otage suisse).

Autre fable improbable, un remarquable film d'Ila Bêka et Louise Lemoine : «Selling Dreams». Au fond du Musée d'Architecture, Mark, un homme plutôt disert, évoque sa folle expérience de mise en location de son appartement via airB&B. Après que des locataires eurent, un jour, profité plus que du logement, de la vie entière de Mark et de son épouse – au point d'user de leurs sous-vêtements et de diffuser sur internet leurs photos –, le couple, violé dans son intimité, s'est, semble-t-il transformé en voyeurs invétérés avant de briser soudainement leur relation.

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Mark a ensuite engagé une actrice pour jouer le rôle de sa femme afin de réaliser quelques photos souvenir et qu'elle devienne «le nouvel esprit de son appartement». Puis Mark, noir, est devenu Ulrik, un grand blond avec femme et enfants. A partir de moment, ce propriétaire doux-dingue est devenu une sorte de nomade passant d'une chambre d'hôtel à l'autre préférant offrir son logis à des touristes de passage. «Je me suis effacé», dit-il.

La narration, entre slip et caméra espionne, paraît tellement folle que l'homme interviewé se montre librement aussi pervers que, peut-être, mythomane... à moins qu'Ila Bêka et Louise Lemoine, loin d'un exercice de vérité, ne se soient, contre toute attente, prêté à la fabrication d'un conte en parfaite adéquation avec le thème de l'exposition.

Ceci étant dit, ces deux récits pourraient autant faire les belles heures d'une revue ou d'un livre que d'une triennale d'architecture à proprement parler.

In fine, à travers cette nouvelle édition de l'événement osloite, l'architecture semble se dématérialiser à nouveau en prenant les atours d'étranges narrations... Il y a vingt ans déjà, la virtualité faisait avec ses circonvolutions paramétriques et autre gadget numérique, l'objet d'expositions en tout genre, blob à l'honneur. Nombreux tentaient alors de justifier leurs flasques approches à force de concepts abscons.

L'inverse est aujourd'hui arrivé. La boucle est bouclée. Dorénavant les pieds dans le réel, l'architecture se raconte de nouveau. Cependant elle reste invisible. Pire encore, elle semble intangible et,une fois de plus, engluée dans un galimatias conceptuel.

Sur les murs de la Triennale d'Oslo, les pérégrinations de migrants syriens sur l'île de Lesbos ou encore le tourisme de santé à Dubaï sont abordés avec diagrammes, cartes, statistiques... L'architecte se veut-il aujourd'hui géographe ? Sociologue ? Statisticiens ? Ethnologue ? Anthropologue ? L'architecte est-il si limité dans son métier qu'il doit chercher ailleurs une liberté au point même, peut-être, d'en oublier son art ? Tristement, Oslo en témoigne.

Jean-Philippe Hugron

*Les commissaires de cette biennale sont cinq architectes basés à New York et Rotterdam : Lluís Alexandre Casanovas Blanco, Ignacio G. Galán, Carlos Mínguez Carrasco, Alejandra Navarrete Llopis et Marina Otero Verzier.  

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