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Portrait | Rifat Chadirji, architecte en noir et blanc (28-09-2016)

Bagdad, aussi inconnue que méconnue. Des années de conflits armés ont détourné architectes, historiens et photographes d'une capitale moderne dont Rifat Chadirji en fut l'un des plus éminents acteurs. Architecte, il y réalisa nombre d'édifices s'inscrivant dans l'histoire longue du pays. Toutefois, il prit conscience de la fragilité du monde dans lequel il a pu, un temps, s'épanouir. Appareil photo à la main, il a pendant vingt années saisi sur le vif une société changeante. La Fondation Graham de Chicago lui rend aujourd'hui hommage à travers une exposition*.

Moyen Orient

«Il y a ceux qui parle de l'architecture moderne de notre partie du monde comme le produit d'une nouvelle idéologie fortement influencé par ce que l'on considère être une recherche d'unité. Personnellement, je ne crois pas en cette unité. Quand je conçois un projet, je tire mon inspiration de ce qui m'entoure, à savoir d'une tradition avec laquelle j'aimerais vivre mais aussi que j'aimerais voir se perpétuer. Je crée dans le but de préserver mon identité et mon caractère propre dans le contexte d'un développement culturel international ; ce n'est pas là une tentative de rejet de l'internationalisme mais davantage une volonté de l'enrichir», assure Rifat Chadirji.

Né en 1926, à Bagdad, l'architecte se partage aujourd'hui entre l'Angleterre, où il vit, les Etats-Unis et le Liban. Son œuvre est pourtant principalement en Irak. L'homme de l'art y a tenté, en opposition à une modernité importée d'occident, l'élaboration d'un particularisme local – un régionalisme – que bien des révolutions et autres guerres ont rendu difficile.

02(@RChardirji)_B.jpgDans les années 50, alors que Rifat Chadirji revenait de Londres, diplôme d'architecte en main, Frank Lloyd Wright, Le Corbusier ou encore Walter Gropius avaient été invités à penser de grands projets structurants au sein d'une capitale gagnée par une modernité que rendait possible le boom pétrolier. Bagdad était à l'heure de la nouveauté mais l'éclatement de la révolution en 1958 mit un terme rapide à ces ambitieux desseins.

03(@RChardirji)_S.jpgEn 1960, Rifat Chadirji est commissionné pour la construction du Monument au Soldat Inconnu de Bagdad. Pour ce projet, l'architecte se réfère à la structure du Palais Sassanide de Ctesiphon érigé en 531 après JC et toujours visible dans les environs de la capitale irakienne. «Nous pensions travailler dans un domaine que le peuple pouvait comprendre et aimer», assure Rifat Chadirji. En 1965, il construisit la Villa Hana qui fut considérée par bien des critiques comme la première maison réellement «moderne et vernaculaire».

«Parmi ses autres travaux, Rifat Chadirji compte d'importantes commandes gouvernementales telles que la Poste Centrale ou encore les bureaux de la Compagnie de Téléphone et Télégraphe. Aucun de ces projets n'est monumental mais tous font référence à la forteresse abbasside Al-Ukhaidir de Samara, la capitale du califat abbasside. Si elles ne sont pas religieuses, ces constructions jouent un rôle majeur dans l'empire islamique et l'identité architecturale séculaire de la république d'Irak s'en est dès lors retrouvée en partie islamique», explique Lydia Harrington dans un article paru en 2014 dans the Messa Journal.

Rifat Chardirji s'est pourtant toujours présenté comme «athée et fier de l'être». L'engagement politique de sa famille lui vaudra même d'être emprisonné vingt mois durant, en 1978, à la prison d'Abu Ghraib.

Saddam Hussein finit toutefois par libérer celui qu'il avait fait enfermer et lui proposa, à sa sortie, des ressources illimitées pour la conception d'un nouveau schéma directeur de la ville de Bagdad. A la réalisation d'une architecture s'est ainsi superposée la production d'un discours politique sur la naissance d'une nation.

04(@RChardirji)_S.jpgDeux ans plus tard, Rifat Chardirji quitte son pays à cause de la guerre qui l'oppose à l'Iran, pour rejoindre les Etats-Unis. Les années 80 seront alors celles de l'enseignement et de l'écriture. L'architecte théorise ses positions en vue de «régionaliser» son art. «En Irak, la culture internationale est un pôle 'positif' alors que la culture locale s'avère être un pôle négatif», résume Lydia Harrington. Bref, un grand écart difficile qu'il fallut résoudre à force de mots.

Ceci étant dit, Rifat Chardirji n'a pas attendu cet exil pour documenter une architecture irakienne. Aussi, il s'était très tôt fait le photographe attentif d'une société. «En dépit d'une longue continuité historique évoquée par son modernisme teinté de régionalisme, Rifat Chardirji était de par trop conscient des transformations en cours liées notamment au développement de l'économie pétrolière de l'Irak. Son travail en tant que photographe a été d'exposer la précarité politique et culturelle du pays alors qu'il anticipait une rupture prochaine» explique les organisateurs de l'exposition 'Every Building in Baghdad' présentée à Chicago.

05(@RChardirji)_B.jpg«Sur près de vingt ans, Rafit Chardirji a capté la vie urbaine, les pratiques sociales, les espaces qu'ils pensaient menacés par le développement de l'Irak d'après-guerre. Sur cette même période, il a méticuleusement photographié son architecture en vue de produire des documents qui pourrait survivre a de possibles dommages, transformations mais aussi démolitions. Cette menace qui plane dans les archives de Rafit Chadirji n'est pas d'ailleurs sans évoquer l'actuelle instabilité en Irak et en Syrie autant que le spectre de la destruction et de la violence culturelle », concluent-ils.

In fine, cette exposition aura le mérite de rappeler au souvenir d'une figure émérite mais aussi de plonger tout un chacun dans la cruelle réalité d'une région du monde.

Jean-Philippe Hugron

*Every Building in Baghdad: The Rifat Chadirji Archives at the Arab Image Foundation présentée du 15 septembre au 31 décembre 2016.

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