vmz

Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Projet | Francis Soler signe à Aix-en-Provence la nécessaire liberté de la justice (01-11-2010)

Comment réaliser un palais de justice autrement que dans la masse physique qu'un tel édifice représente habituellement en ville ? Les réponses proposées à cette question par Francis Soler pour le nouveau palais de justice de Aix-en-Provence sont novatrices et "n'assomment pas la ville d'une présence autoritaire". Ce n'est pas la seule des qualités de l'ouvrage.

Bâtiments Publics | Justice | Aix-en-Provence | Francis Soler

En novembre 2007, le jury, réuni dans le cadre de la construction du nouveau palais de justice d'Aix-en-Provence, déclarait lauréat, à l'unanimité, le projet de Francis Soler. 87 équipes avaient fait acte de candidature et le jury, réuni le 21 décembre 2006, en avait sélectionné cinq : Bernard Tschumi (BTUA), Massimiliano Fuksas. Rudy Ricciotti, Claude Vasconi et Francis Soler. Soit rien moins que cinq Grand Prix d'architecture, la première fois qu'en France un concours réussissait ainsi une telle brochette d'architectes, dernière malice sans doute de Christian Cléret, alors encore directeur général de l'Agence de Maîtrise d'Ouvrage des Travaux du ministère de la Justice (AMOTMJ) et aujourd'hui occupant la même fonction à La Poste. Pas étonnant donc qu'il s'agisse d'un projet réellement novateur.

"Ce qui m'a intéressé sur le projet est en premier lieu son sujet. La justice aujourd'hui est une institution qui reste marquée par son identification et je me demandais quel pouvait être, au XXIème siècle, le nouveau symbolisme d'un palais de justice et comment écrire la nécessaire liberté d'une telle institution", explique Francis Soler. Ses réponses sont surprenantes et, surtout, un rappel nécessaire que la justice se doit d'être éclairée et non soumise au seul diktat de la répression.

"En second lieu, le site, qui correspond à une zone transitoire. Il s'agit, en effet, d'une parcelle qui compte six mètres de dénivelé, en limite de quartier, entre le Cours Mirabeau et le moment où l'habitat urbain se disperse avant de devenir banlieue. Il m'apparaissait intéressant de rechercher une liaison entre l'extrême densité de la vieille ville et la ville plus aérée car déjà dispersée. Enfin, je me demandais comment réaliser un palais de justice autrement que dans la masse physique qu'un tel édifice représente habituellement en ville", poursuit-il.

02(@FrancisSoler)_B.jpg Sur le dernier point, force est de constater que les programmes qui bâtissent les palais de justice les transforment, de plus en plus, en immeubles de bureaux et cette nouvelle expression déplace leur signification. La nécessité d’une administration, toujours plus grande et toujours plus renforcée, prend le pas sur l’image des audiences et des grands procès qui s’éloigne, peu à peu, de celle, rassurante et mystérieuse, qu’on avait de ces temples. "Afin d’éliminer la confusion qui règne, de plus en plus, entre un Palais de Justice et le siège d’une banque ou celui d’une grande entreprise, l’institution judiciaire, avec tout ce qu’elle promet de juste ou d’impartial, doit se placer en ville, sans confusion et sans hésitation, avec autorité et proximité", assure l'architecte. Fort de cette analyse, Francis Soler "tenait à reconstruire des salles". La déclivité du terrain lui a offert l'opportunité d'une solution originale.

03(@FrancisSoler)_B.jpg En effet, le Palais de Justice d’Aix-en-Provence est un ouvrage qui, à contrario des autres Palais de Justice, ne place pas les salles d’audience au niveau du parvis. Ici, elles se situent sur une place haute, à laquelle on accède par un parcours en une pente douce, depuis le boulevard Carnot. "Elles découpent, calmes et hiératiques, leurs formes dans le ciel de Aix, donnant à la ville à comprendre la Justice comme un espace social, éminent, haut et respectable", explique Francis Soler.

Les lieux de la médiation, plus en bas, alternent entre ouverture sur la rue (grandes baies) et confidentialité (filtre végétal). Ils gardent un contact plus direct avec le citoyen et forment "le socle solide des fondements citoyens de la Justice".

Avec une embase continue et une ligne de ciel discontinue, le Palais de Justice d'Aix-en-Provence est un ouvrage d’un genre nouveau qui relève du croisement d’un dispositif urbain inédit. "Par cette configuration inhabituelle, il évite ainsi l’effet de masse induit par cette échelle de programme et n’assomme pas la ville par une présence trop autoritaire et immobile. Il s’agit de réduire la perception de ses masses bâties en même temps qu’on se rapprochera d’une lecture plus conviviale et plus fluide de ses devoirs", explique Francis Soler.

Loin de paraître monumental ou hétérogène, le projet s’installe sur le site Carnot, sans emphase, ni éparpillement. Il est homogène et compact. Il consomme la totalité de l’espace disponible, en plan comme en hauteur. Le Palais de Justice apparaît UN comme la justice qui s’y exerce. La présence des salles sur le haut du Palais en fait un ouvrage immédiatement identifiable. Leur dispersion dans l’espace de la ville récente résout le problème délicat d’insertion de l’échelle d’un tel équipement dans celle de son environnement immédiat (celle de la dispersion des masses bâties installées tout autour) et celle de son voisinage historique proche (la vieille ville, dense et homogène).

04(@FrancisSoler)_B.jpg L’ouvrage est construit en strates horizontales successivement lourdes et légères, ramassées et compactes, organisées autour de deux patios. Elles définissent, ensemble, les épaisseurs et les limites fragiles du Palais. Tirant sa géométrie de celle de la parcelle, l’ensemble des espaces de la médiation constitue la base, solide et serrée du projet et absorbe la différence de niveau qu'il existe entre les points haut et bas du boulevard Carnot. Les espaces de travail réservés aux magistrats et aux agents du Palais de Justice y sont regroupés.

Les différents éléments du programme, comme le Tribunal pour enfants, la Chambre des Affaires Familiales, la Chaîne Pénale, le Tribunal d’Instance, le Parquet, les Services Pénaux, le Conseil des Prud’hommes, les Référés, le Greffe et le Tribunal d’Application des Peines, s’y retrouvent côte à côte. Sa toiture, en plan horizontal, constitue le sol de la salle des pas perdus, sur laquelle sont disposées, librement, les salles d’audience. Cette salle des pas perdus constitue de fait ce que Francis Soler appelle "le territoire de la médiation", lequel s'élève en belvédère au-dessus de la ville et duquel émergent les salles d'audiences, légères car rien ne s'appuie dessus.

05(@FrancisSoler)_B.jpg Ces salles émergées, outre qu'elles offrent ainsi une solennité institutionnelle, laissent largement passer la lumière et sont bordés de jardins, visibles de l'intérieur. L'architecte tenait à offrir aux regards des magistrats, qui y passent de longues heures, des lignes de fuite apaisantes, qu'il s'agisse des vues sur la végétation des jardins ou de la réintroduction d'images complexes. Il note en effet qu'au fil des siècles, la complexité et la richesse graphique des salles d'audience ont peu à peu disparu au profit d'une rigueur minimaliste qui a fini par devenir étouffante, voire vexante.

Francis Soler prend en cela le contre-pied de l'option choisie par Jean Nouvel pour le Palais de justice de Nantes, où l'épure vire au confinement. Cette lumière dans les salles indique enfin que l'architecte a fait le choix de la présomption d'innocence, que chacun y sera jugé en toute clarté. Les couleurs - argenté, bleu et ‘ombragé' - du palais de justice participent également à cette impression de légèreté.

Christophe Leray

Le palais de justice et ses différentes altimétries

06(@FrancisSoler)_S.jpg Le palais de justice d'Aix-en-Provence prend ses altimétries en quatre points majeurs du site :

  • > le premier, boulevard des Poilus, est le point le plus bas du projet. Il en constitue la référence, avec un plan horizontal qui accueille la logistique principale du Palais et les escortes policières ;
  • > le deuxième, boulevard Carnot, au droit de la Place Miollis, plus haut de 6 mètres environ que le premier, cale horizontalement le point bas de la rampe d’accès du public aux espaces d’accueil du Palais (le GUG, les associations, les services et les espaces de distribution de l’ensemble du Palais) ;
  • > le troisième, placé juste au-dessus des espaces d’accueil, met en scène la salle des pas perdus, les salles d’audience civile et correctionnelle. Il positionne le point de référence haut du Palais ;
  • > enfin, le quatrième point, situé à 19 mètres environ, au-dessus du sol de l’angle du boulevard Carnot et de l’impasse du Galet Cantant, attache la côte haute et générale du projet.

Un chantier en trois phases

07(@FrancisSoler)_S.jpg L'occupation du site pendant les travaux contraint la réalisation du nouveau palais de justice d'Aix-en-Provence à trois étapes successives :

  • > étape 1 : démolition de la grande salle d'audience et construction d'une nouvelle salle temporaire. Le TGI continue de fonctionner dans sa configuration actuelle ;
  • > étape 2 tranche 1 : construction d'une partie du nouveau palais de justice où seront accueillis principalement les services pénaux du TGI ;
  • > étape 2 tranche 2 : construction de la deuxième partie du palais de justice et intégration des services civils du TGI.


08(@FrancisSoler)_B.jpg Fiche technique

L’équipe :
Francis SOLER, architecte
Avec Architectures Francis SOLER (synthèse et développement)
Sylvia Bourgoin (chef de projet)
Tonia Richter (architecte)
Igor Sanchez (images)

Avec (ingénieurs) :
VP & Green (structures et enveloppes)
Alto Ingénierie (fluides et environnement)
Cabinet Votruba (synthèse économique)
ODM (pilotage chantier)

Avec Stéphane Levraud (maquette)

Maître d’ouvrage : AMOTMJ

Longueur : 108m - Largeur : 36m et 66m - Hauteur : 19.30m et 25.95m
Surface de la parcelle : 9.120m² - Surface du terrain hors cours urbain : 6.930m² SHON : 19.100m² (13.561m² en tranche 1 et 5.539m² en tranche 2)
Coût : 46M€

Concours 2007 Lauréat
Début des études Avril 2008
Livraison tranche 1 (partie TGI pôle pénal) : 2012
Livraison tranche 2 (parie TGI pôle civil) : 2014
Livraison aménagement Cours Urbain : 2015

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 24 janvier 2008

Réagir à l'article


tos2016
vz

Livre |L'architecture ‘'invisible' de Bernard Zehrfuss

Bernard Zehrfuss, Fitzcarraldo de Fourvière ? En s’appropriant les pentes de la colline sur laquelle, autrefois, se développaient les gradins de l’amphithéâtre de Lugdunum et en y logeant le musée...[Lire la suite]

vz

Actualité |Les ruines modernes : c'est pas moi, c'est l'autre !

Signée Serge Kalisz, une lettre ouverte datée du 5 février 2016 et adressée à Michel Sapin, ministre des Finances, dénonce l’état de ruine du célèbre bâtiment conçu par...[Lire la suite]


vz

Projet |In memoriam, Abstrakt voit rouge à Ottawa

Lutter contre les destructions. Manifester contre les constructions. A croire que le seul statu quo est salvateur. A Ottawa, le mémorial aux victimes du communisme attire les critiques de la profession. L’Institut Royal...[Lire la suite]

vz

Visite |Shigeru Ban pris la main dans le panier

La presse américaine ne tarit pas d’éloges pour le nouveau musée d’Aspen, conçu par Shigeru Ban. Inaugurée le 9 août 2014, la nouvelle institution a choisi une «marque» en guise...[Lire la suite]

vz

Présentation |Couvrez cette architecture que je ne saurais voir

L’art urbain, le tag, le graff… trouvent leur aise dans des friches industrielles ou dans quelques interstices improbables. Il en allait d’une conquête du territoire. Depuis, la pratique s’est institutionnalisée...[Lire la suite]

vz

Présentation |Bijou de cuivre à Copenhague par BBP Arkitekter

Le quartier de Nyhavn, à Copenhague, est réputé par ses maisons colorées et ses façades joyeuses. Quelques immeubles modernes ont pu entraver une belle harmonie. Ils se présentent aujourd’hui comme...[Lire la suite]