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Chronique | Equerre d'argent 2016 : tout un programme ! (23-11-2016)

Rébarbative ? Roborative ? L'Equerre d'argent 2016, décernée le 21 novembre dernier, a couronné l'étrange projet de Muoto, un «lieu de vie», situé pour l'heure au milieu de mornes champs de patates destinés à devenir l'un des plus grands ensembles universitaires au monde. Qu'enseigne donc ce nouveau palmarès sur l'art de bâtir en France ?

France

Certes, il sera toujours possible d'arguer contre un concours payant et contre un jury qui ne visite pas les opérations en lice, préférant s'en référer à un seul «oral» où les architectes d'une «short list» ont été amenés à défendre leur projet.

Il sera toujours possible de pester sur la qualité d'un buffet, l'absence d'une ministre, la multiplication des logos... L'Equerre d'Argent est d'initiative privée. Il faudrait davantage s'émouvoir d'un Grand Prix National de l'Architecture donné au bon vouloir d'un ministère selon un calendrier incompréhensible ou vitupérer de ne voir aucune grande institution nationale liée de près ou de loin à l'architecture prendre l'initiative d'une récompense légitime, loin de tout intérêt financier.

Quoi qu'il en soit, le couperet tranche et l'Equerre tombe. Pour favoriser les inscriptions et donc multiplier les souscriptions, différentes catégories – plus ou moins incohérentes – permettent de distribuer plusieurs prix. Il y avait donc, cette année, 5 fois plus de chance de gagner. Ainsi en va-t-il désormais des prix du Groupe Moniteur destinés à ne plus être de ces «danseuses».

Toutefois, autant que l'année dernière où l'agence BQ+A (Bernard Quirot) s'était vue désignée lauréate, l'Equerre d'Argent 2016 témoigne – en visant juste – de l'esprit d'une époque. Si en 2015, le retour au terroir autant que la pratique frugale pouvait émouvoir, cette nouvelle édition montre une appétence pour les défis programmatiques.

Réinventer Paris et ses succédanés, avant de susciter l'ire, avaient intrigué et s'étaient annoncés comme la formidable opportunité de travailler, en amont du projet, à la programmation elle-même. En lieu de réinventer la capitale, l'appel à projet innovant réinventait l'exercice de conception (et même, malheureusement, ses conditions...).

En félicitant Muoto et en lui accordant le trophée 2016, le jury a pris le parti outre de récompenser une architecture sobre, toute de béton brut, un programme et un usage. «Lieu de vie» pour les uns, «équipement sportif et restaurant universitaire» pour les autres, voilà une machine qui empile allégrement les programmes en s'ouvrant largement sur la ville… du moins sur un quartier de bâtiments universitaires plutôt autistes.

Voilà donc retrouvé le fantasme de la mégastructure – certes, elle est ici petite mais exacerbée – où s’emboîtent des fonctions aussi diverses que variées.

Idem pour le Dôme (initialement Maison de la Recherche et de l'Innovation, MRI), à Caen, de l'agence Bruther Architectes, récompensé d'un prix dans la catégorie «lieux d'activités». Le programme y est, une nouvelle, quelque peu flou… espace d'exposition, ateliers, «fab-lab», place publique et belvédère...bref un cadavre exquis de fonctions empilées au sein d'une architecture toute aussi sobre mais non moins expressive qui se fait davantage le support d'usages à même de changer avec le temps.

Ces deux projets incarnent un savant équilibre entre rigueur et liberté – rigueur formelle et liberté programmatique – le tout bien entendu conditionné par des budgets minimes. La crise a bel et bien changé les pratiques et, autant que ne pouvait l'illustrer l'Equerre 2015, l'architecture s'adapte, s'émancipe du geste, pour davantage rechercher l'essentiel.

D'autres prix ont été décernés...politiquement correct et/ou fidèle à la ligne éditoriale d'AMC et du Moniteur.

Jean & Aline Harari ont été désignés lauréats d'un prix dans la catégorie «habitat» pour 49 logements sociaux à Saulx-les-Chartreux. Le jury a félicité un engagement «sacerdotal»... plus rude, plus AMC : impossible !

Matthieu Poitevin architecture Caractère spécial § (mandataire) et NP2F (associé) ont été récompensé, quant à eux, pour le Centre national des arts du cirque à Châlons-en-Champagne et enfin Guiraud Manenc ont été lauréat du Prix de la Première Œuvre pour l'Hôtel d’entreprises innovantes à Anglet. Pour ceux qui douterait qu'il s'agit bien d'une première oeuvre, il est bel et bien question de leur première demande de permis de construire en leur nom propre.

Le plus étrange reste ce prix «spécial» attribué à… Rudy Ricciotti et son Mémorial de Rivesaltes. Le courroux éveillé après le palmarès 2007 alors que le jury s'était détourné du Pavillon Noir d'Aix-en-Provence, puis l'absence remarqué (et volontaire de la part de l'architecte) du musée Cocteau, du Pavillon des Arts de l'Islam et plus encore du MuCEM semble appartenir à une époque révolue. Dix ans plus tard, la hache de guerre serait-elle enfin enterrée ? Sur scène, l'absence de l'architecte de Bandol reste toutefois remarquable. Je t'aime, moi non plus.

In fine, l'Equerre 2016 porte une jeune architecture, méconnue, souffrant vraisemblablement d'une économie difficile de projet. Elle illustre en tout cas, au-delà de toute polémique, parfaitement l'air du temps.

Jean-Philippe Hugron

Réactions

Günter Pommerencke | marketing mobilier design | paris | 24-11-2016 à 09:00:00

les vrais réponses sont dans les revues
ECOLOGIK EXE DOMUS MILANO

messire | RA | 24-11-2016 à 08:25:00

de toute façon, l'équerre payante sous entend que le statut d'"oeuvre" architecturale n'est qu'une chimère. L'oeuvre ca n'est pas son auteur qui peut y prétendre en aucun cas mais le public au sens large, et hormis quelques projets historiques seul le temps peut dire ce qu'il en est. Le principe de payer pour soumettre un projet entache symboliquement le projet quoi qu'il advienne pour toujours, d'autant que le projet devient le véhicule des industriels qui racolent a qui mieux mieux...c'est moche.

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