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Visite | Manuelle Gautrand crève l'écran (23-11-2016)

Tout un cinéma ! Paris voit ses salles se transformer sous l'impulsion notamment du groupe Gaumont-Pathé qui métamorphose l'architecture de ses cinémas pour leur donner le faste d'équipement culturel. Dernier en date, le spectaculaire édifice de Manuelle Gautrand dans le XIVe arrondissement de la capitale rompt avec les habitudes pour offrir une expérience spatiale avant de plonger tout cinéphile dans l'obscurité d'une salle de projection.

Commerces et hôtels | Culture | 75014 | Manuelle Gautrand

Un carrefour, un axe rouge, une église...Alesia grouille. A 18h00, la nuit est à peine tombée. Sur les trottoirs luisant de pluie, mille couleurs se reflètent. Chacun se bouscule, parapluie à la main. Au dessus, la nouvelle façade du cinéma s'anime. Voilà Blade Runner en plein XIVe arrondissement.

Plus qu'un écran, il s'agit selon Manuelle Gautrand, d'une «image». Et pour cause, la façade se plie et le dispositif n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît. «Le défi de ce projet était d'une part d'obtenir 50% de transparence et, d'autre part de voir la lumière diffusée par les LEDs également depuis l'intérieur», explique Vincent Thiesson, concepteur lumière de l'agence ON.

02(@LBoegly)_S.jpg«Les LEDS sont par ailleurs autant de point lumineux qui envahissent aujourd'hui les villes. De Lyon à Hong-Kong, elles se révèlent être toutes identiques. Nous voulions ici développer une spécificité locale ; nous avons créé un cabochon lumineux en trois dimensions à même d'adoucir l'intensité de l'éclairage», explique-t-il. De près, certains «points» ont des allures d'ampoules. Broadway à Paris !

De Times Square à Alésia, les «façades médias» restent, quoi qu'on en dise, toujours aussi fascinantes. Néanmoins, pour beaucoup, elles répondent d'une prétendue «pollution visuelle». Paris fait aujourd'hui tristement démonter toutes les publicités au néon le long du boulevard périphérique ; quand cette vaste autoroute urbaine prenait des airs séduisants la nuit tombée, elle devient désormais un sinistre paysage sans intérêt.

05(@GGuerin)_B.jpgQuid d'une telle façade en plein centre ? «Nous sommes sûrement passés entre les mailles du filet», sourit Manuelle Gautrand. «La ville de Paris, comme toute municipalité, a ses propres contradictions. Les élus autant que les ABF ont soutenu notre projet ; nous redonnions au cinéma son importance dans l'espace public, son rôle institutionnel», poursuit-elle.

Néanmoins, «l'image» composée par 229 500 points lumineux reste contenue et ne se développe pas sur l'ensemble de la façade laissant sur le pourtour d'imposantes marges noires. Ce cadre paraît étonnant et d'aucuns auraient sans doute souhaité que ce nuage de petites ampoules se développent sur tout le bâtiment.

«Il nous fallait être à distance des immeubles voisins. Nous ne devions pas générer un parasitage lumineux. Par ailleurs, nous avons été limités sur la hauteur par les ABF. Nous voulions aller plus haut mais ils souhaitaient que l'intervention reste circonscrite et qu'elle ne se retourne pas en toiture», explique l'architecte.

Restait à imaginer la présence de cette façade en plein soleil. «Nous voulions certes renouer avec l'idée de ville lumière, revendiquer un droit d'illuminer la rue. Toutefois, nous assumons le fait que l'image puisse être parfois peu visible durant la journée et se montrer particulièrement délicate. Nous voulions ainsi que la façade vive au rythme de l'atmosphère parisienne», dit-elle. En d'autres termes, il ne fallait pas que le dispositif «crache» et que jamais la luminosité ne soit intensifiée. «Nous voulions quoi qu'il en soit offrir une qualité de spectacle», assure Manuelle Gautrand.

03(@LBoegly)_S.jpgLe cinéphile, sans doute séduit par la façade, avant de rejoindre l'une des salles obscures, passe sous une marquise lumineuse et pénètre dans un vaste hall. «Nous voulions revenir à la tradition, créer des espaces d'accueil et un foyer», souligne l'architecte.

Le Gaumont Alésia était autrefois, dans les années 30 – sous le désuet nom de 'Montrouge Palace' – l'une des plus grande salle de la capitale : 2800 places étaient alors offertes sous une imposante structure de béton rappelant, entre autres, ces architectures de halles au marché ou de piscines municipales d'alors. Ce prestige a depuis disparu. Les salles se sont réduites afin de multiplier l'offre cinématographique. En 2004, l'adresse ne proposait plus que 1400 places.

«Un cinéma répond à une équation complexe. Le public aujourd'hui n'accepterait pas huit salles dont le confort serait imparfait», explique-t-elle. En plus de salles élégantes et soignées, Manuelle Gautrand livre également un vaste atrium, un vide généreux presque insolent pour une architecture avant tout commerciale. «Nous ne voulions pas être dans la consommation du film. Nous voulions préparer sinon conditionner le spectateur afin qu'il appréhende tout long métrage comme une œuvre d'art», dit-elle.

04(@GGuerin)_B.jpgDe grands espaces ont ainsi été aménagés. De petits gradinages laissent même possibles d'autres usages. Escaliers et escalators offrent des vues sur un univers pouvant rappeler les lithographies de M.C. Escher, notamment 'House of Stairs'. Au spectacle de la façade s'ensuit donc celui des espaces intérieurs.

Le lieu est ainsi surprenant, simple dans son traitement mais sophistiqué dans sa spatialité ; il se montre ainsi proche de l'immeuble Citroën que l'agence livrait il y a dix ans déjà sur les Champs Elysées. Il est, en tout cas, en mesure d'offrir un surcroît de plaisir à l'expérience cinématographique, en assurant le plus beau préambule architectural qui lui fait généralement défaut.

Jean-Philippe Hugron

Fiche technique
Programme : 8 salles de cinéma avec 1380 places au total, hall d'accueil, espace atrium, bureaux
Architecte : Manuelle Gautrand Architecture
Maître d'ouvrage : Gaumont Pathé
Surface SDP : 3600 m²
Montaux des travaux : 12 millions d'euros HT
Etudes : 2011-2014
Chantier : 2014-2016  

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