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Visite | BNF : Gaudin, Brégal et les snobs (11-01-2017)

Certains hurlent au scandale et des voix n'en finissent pas de s'élever. D'outre tombe ? Certainement pas ! Ni Labrouste, ni Pascal ne s'en sont encore émus. Pas même Roux-Spitz. Dans cette prestigieuse lignée, Bruno Gaudin et Virginie Brégal viennent de livrer la première phase d'une restructuration que quelques uns ont pris plaisir à critiquer vertement. Pur snobisme !  

Culture | Patrimoine | 75002 | Bruno Gaudin

Quand la mémoire d'escalier frappe ! Dans la mire des détracteurs, il n'y a que quelques marches. Œuvre de Jean-Louis Pascal, un escalier est, dans les plans de Bruno Gaudin et de Virginie Brégal, condamné à la disparition. Qu'une pierre ancienne, de surcroît classée, puisse être détruite : inimaginable pour les thuriféraires du patrimoine.

La proposition est pourtant la part infime d'un projet autrement plus audacieux dont la première tranche vient d'être achevée. Celui qui parcourt, en compagnie de Bruno Gaudin, les couloirs, les salles de lecture et les espaces de stockage de cet ensemble architectural disparate, comprend immédiatement la complexité d'une opération de restauration et de restructuration. Ce procès à l'encontre de l'escalier est faire ombrage au travail accompli.

Certes, au cœur du projet, la salle Labrouste et ses magasins pouvaient cristalliser toutes les craintes. Siegfried Giedion, historien qui s'est évertué, il y a plus de soixante-dix ans, à rendre ses lettres de noblesses aux structures remarquables du XIXe siècle, écrivait en faisant référence à l'un des joyaux de la Renaissance que «si l'architecture moderne a sa chapelle des Pazzi, c'est bien là».

02(@JPHH)_B.jpgLa salle a, grâce au travail de Jean-François Lagneau, retrouvé toute sa splendeur et même les rampes d'accès PMR sont subtilement intégrées. Plus fort encore, les magasins sont désormais offerts à tous ! Giedion note à leur sujet : «Du fait [qu'ils] n'étaient pas accessibles au public, Labrouste put leur donner un aspect purement fonctionnel, sans tenir compte du goût du jour. Il tira le meilleur parti de cette liberté et renonça à toute décoration. Elle est remplacée par cette étonnante sûreté dans l'expression, due à une parfaite adaptation à la fonction à laquelle seul un artiste pouvait parvenir».

«Dans ce magasin, hors de la vue du public, Labrouste a résolu, d'une manière toute nouvelle, un problème fondamental de l'architecture. Comparé au Crystal Palace de Londres, construit quelques années plus tôt, le grand magasin n'est qu'une modeste réalisation destinées à demeurer en marge de toute architecture spectaculaire. Mais grâce à l'emploi des moyens disponibles à cette époque, Labrouste trouva une solution ayant la force transcendante de la solution juste». Giedion évoque ainsi toutes les «les liaisons pratiques» notamment ces «passerelles» qui «confèrent du dynamisme à l'espace».

06(@TakujiShimmura).jpgLes travaux de modernisation engagés par Michel Roux Spitz tout du long des années 30 et 50 ont fait perdre à ce magasin toute son intelligence. Elle est aujourd'hui intégralement restituée. Des étagères rajoutées ont ainsi été supprimées et des dalles de métal ont été décollées des caillebotis qui laissent de nouveau passer la lumière.

L'endroit est désormais praticable pour qui vient travailler au sein de la salle Labrouste. Tout un chacun y trouvera une architecture métallique rationnelle dont les structures ne sont pas sans évoquer les entrailles d'un paquebot. Tous les dispositifs techniques qu'appellent les normes actuelles y sont subtilement dissimulés. Rien ne heurte le regard. Cette même finesse d'exécution se retrouve dans toutes les salles historiques, de la galerie Rondel à la salle des Manuscrits Anciens.

04(@MarchandMeffre)_B.jpgCette sagesse est troublée par un seul élément : une galerie de verre. Sa grande transparence témoigne d'une volonté affichée de disparition. Placée sur le toit du bâtiment d'Henri Labrouste, elle fait face aux trois larges baies qui, en retrait, permettent l'éclairage naturelle de la salle de lecture. A vouloir être petite et discrète, la structure malheureusement se remarque. Elle jure même un peu dans la composition ; un dispositif autrement plus audacieux aurait été préférable mais des moyens financiers minces ont rendu vraisemblablement l'ambition totalement irréaliste à moins peut-être, que des questions patrimoniales, ne soient entrées en considération.

03(@MarchandMeffre)_S.jpgCette galerie aide toutefois à comprendre l'enjeu du projet. Il s'agissait, en effet, par ce dispositif de rendre cet enchevêtrement de lieux lisibles et praticables. Déjà au XIXe siècle, une galerie en bois autorisait la liaison avant de disparaître. En (re)créant ce passage, Bruno Gaudin et Virginie Brégal relient deux espaces qui, proches, étaient de façon absurdes trop éloignés.

C'est donc la fluidité des parcours qui a dicté une nouvelle logique d'organisation. Dans ce schéma, l'escalier de Pascal n'avait aucune raison d'être. Bruno Gaudin à ce sujet est clair : «Quand Jean-Louis Pascal a dessiné la salle Ovale, il avait imaginé un accès par la rue Vivienne. Tout un chacun entre aujourd'hui par une entrée qui n'est pas celle de la composition d'origine. Il s'agissait en outre, pour Jean-Louis Pascal de créer une pièce de composition sinon une mise en scène des globes de Coronelli. Il distribue toutefois mal l'étage, tant et si bien que son sens a été inversé dans les années 80 dans la plus grand indifférence», précise-t-il.

De fait, l'intérêt de cet escalier est limité. Toutefois, bien au-delà des questions patrimoniales, la vive polémique semble avoir opposé des dits sachants aux dits exécutants. La controverse est crasse.

A la lisibilité d'une organisation et à la dédensification d'un site, Bruno Gaudin et Virginie Brégal, à la demande d'une maîtrise d'ouvrage éclairée, ont suggéré une meilleure accessibilité. Autrement dit, le «grand public» est invité à s'approprier des lieux qui lui étaient autrefois en grande partie interdits. «Nous sommes dans un monde de communication, de discours et de logorrhée. Ouvrir une bibliothèque doit se traduire en termes d'espaces», revendiquent les architectes.

05(@JPHH)_B.jpgCeci étant dit, la notion de «grand public» est généralement synonyme – et à juste titre – de vulgarisation et de paupérisation. Une élite intellectuelle voit donc d'un mauvais œil l'intrusion pataude de curieux mal dégrossis. In fine, c'est l'entre-soi de la recherche qui semble blessé à travers ce projet. Autoriser, par exemple, des visites hebdomadaires de la salle Labrouste est, à lui seul, le sujet de vives discussions.

Que la quiétude des chercheurs soit préservée est une chose mais l'ouverture à tous d'un lieu – d'autant plus dédié à la culture et au savoir – ne devrait être l'objet d'aucune polémique...qui plus est travestie en escalier. Triste monde.

Jean-Philippe Hugron

Réactions

Cécile | hotelière | paris | 17-01-2017 à 20:29:00

Article intéressant qui démonte un peu la polémique vaine qui entoure ce projet. J'ai eu la chance de le visiter et je l'ai trouvé magistral. En revanche il m'a paru choquant et incompréhensible que l'article du Monde cite à peine ces talentueux architectes.

Anne | 12-01-2017 à 10:38:00

Ce qui est devenu triste c'est qu'un joyau architectural mondial a été rénové et certains s'arrêtent à l'escalier devenu depuis peu le sujet de discussion de tous. L'architecture a du mal à se faire une place.

C'émoi | Architecte | Paris | 11-01-2017 à 22:50:00

Bel article, intéressant et qui prend parti. J'approuve cette franchise.
Mais "patatras", tout s'écroule à la fin: c'est assez médiocre cette charge partisane de l'entre-soi de la recherche. C'est trop facile comme argumentation et profondément méprisant. Vous avez lu cette semaine un éditorial indigne du journal Le Monde et vous reproduisez le "bruit" ambiant. Je suis déçu.

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