tos

Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Enquête | Elphi : la faute à qui ? (25-01-2017)

Dix fois plus chère ! L'explosion des coûts de l'Elbphilharmonie – Elphi, pour les intimes – ne laisse pas d'étonner. La faute aux architectes, Herzog et de Meuron ? A une ville, Hambourg ? A une entreprise, Hochtief ? Si la presse allemande se fait généralement l'écho d'une folle chronologie, elle offre, entre les lignes, bien des explications à moins qu'elle ne se laisse emporter, elle aussi, par une «com'» finement rodée.

Culture | Bâtiments Publics | Hambourg | Herzog & de Meuron

A Hambourg, la Philharmonie n'en finit pas de faire du bruit. Dernier scandale en date : 10 millions d'euros ont été dépensés pour une «campagne d'image». Le site Telepolis rapporte dans un article daté du 12 janvier 2017 que l'agence Jung von Matt – laquelle travaille, entre autres, pour Angela Merkel et Zalando – a eu pour mission de «transformer l'image du bâtiment en glissant du scandale à l'emblème».

Telepolis ironise donc sur les «170 journalistes invités» mais aussi sur les articles parus peu après faisant de l'Elbphilharmonie, selon Bild am Sonntag, «une merveille de l'architecture» ; selon Der Stern, «un château de rêve» ; et pour l'ORF, «l'une des meilleures salles au monde».

Des journaux en viennent ainsi à relativiser l'explosion des coûts et ce, avec force graphiques : le Schweriner Volkszeitung, quotidien régional du nord-est, démontre que l'équipement culturel hambourgeois ne serait pas si cher ; il apparaît à la dernière place d'une longue liste de bâtiments remarquables allant de Burj Khalifa au Palais du Parlement de Bucharest en passant par le siège social de Goldman Sachs à New York…

Spiegel Online est encore plus croustillant : encore une fois, l'Elbphilharmonie se retrouve en fin de liste. Il s'agit, cette fois-ci, de bâtiments dont les coûts de construction auraient explosé. En tête, le stade olympique de Montréal aurait augmenté de 1990 %, l'Opéra de Sydney de 1357 %, le stade olympique de Londres de 265 %… Les 150 % de l'Elbphilharmonie paraissent donc bien dérisoires !

A l’enfumage succède le désenfumage ou presque. D'abord, les propos évasifs de Jacques Herzog lors d'un entretien donné en novembre dernier à Der Spiegel : «je pense qu'il était sûrement absurde de penser un montant initial [77 millions d'euros, ndlr] aussi bas pour une salle de concert de cette taille. Toutefois, si j'avais eu à avancer un chiffre, il aurait été trop haut ou trop bas ou bien il aurait été mal interprété. Le plus important, à mon avis, est ce que la ville pourra retirer à l'avenir de cet équipement. Il pourrait bien avoir une influence significative au point que tout sera reconsidéré sous un éclairage différent», affirme-t-il.

03(@IwanBaan)_B.jpgLe quotidien Bild accuse, entre les lignes, le duo bâlois : «en 2008, plus de 1000 modifications ont été apportées. Les architectes pouvaient s'épanouir dès lors que les coûts ne jouaient plus aucun rôle. Les 1089 vitres, par exemple, ne devaient pas être planes. Un matériau spécifique, bombé, leur a été préféré soit 50 millions d'euros au lieu des 28 prévus. Les 82 mètres de l'escalier mécanique («The Tube») exigeaient également une fabrication spéciale. La proposition était si audacieuse que Hochtief doutait qu'elle puisse être réalisable. Il y eut des problèmes et tout dut être, à chaque fois, refait à nouveau».

05(@MichaelZapf).jpgBild n'est pas, non plus, beaucoup plus tendre avec l'entreprise de construction, Hochtief. Le quotidien rappelle débats et controverses quant à la stabilité du toit. Aucun expert ne s'était, en 2011, accordé sur le sujet tant et si bien que, pour des raisons de sécurité, le chantier fut arrêté pendant près d'un an. Les indemnités journalières se montaient à... 125.000 euros !

A la même époque – si Bild omet de la rappeler ouvertement, le magazine Focus revient largement sur ce point –, la ville avait engagé une procédure judiciaire contre Hochtief et lui a, de surcroît, lancé un ultimatum : soit l'entreprise réalise le toit promis, soit le contrat est purement et simplement dénoncé. Dans ces conditions, Hochtief a repris la construction en 2012.

02(@Raetzke)_S.jpgA partir de 2013, l'arrivée d'une nouvelle équipe municipale a appellé à la signature d'un nouveau contrat. Si, jusqu'alors, la situation conflictuelle avait pu profiter au constructeur, celui-ci s'est progressivement vu contraint dans sa gestion de l'opération.

Alors que la ville devait de nouveau injecter de considérables sommes d'argent – une enveloppe de 200 millions d'euros – le contrat a été revu : Hochtief serait désormais seul à subir les conséquences de potentiels retards. Le nouvel objectif calendaire était fixé à 2017.

Le budget de l'équipement a été, à cette occasion, défini une bonne fois pour toute à 789 millions d'euros. Le chantier (par miracle?) s'est, à partir de ce moment, déroulé sans encombre. Et pour cause, chaque jour de retard aurait coûté à Hochtief quelques 575 000 euros de pénalités.

04(@MichaelZapf)_S.jpgPour tenter d'analyser cette escalade spectaculaire, le quotidien autrichien Der Standard dénonce un calendrier mal préparé. Bien des plans auraient été faits en cours de chantier.

Depuis Vienne, la leçon est donc simple. Il suffit d'ailleurs de s'en retourner vers une étude pragmatique de la Berliner Hertie School of Governance intitulée «Großprojekte in Deutschland – Zwischen Ambition und Realität» (Grands projets en Allemagne – entre ambition et réalité) analysant 170 «mégaprojets» depuis les années 60. Selon ce document repris par la journal autrichien, les coûts ont toujours augmenté, en moyenne, de 73 %.

Selon cette étude, un «sur-optimisme» explique de nombreuses erreurs d'appréciation et, souvent, l'erreur originelle dégénère, par la suite, lors du chantier. Cette analyse suggère également l'importance des choix politiques : pour qu'un projet soit validé et voté, il ne doit pas être onéreux.

Reste la question des réserves financières. Si une entreprise de construction comprend qu'une maîtrise d'ouvrage à la capacité de mettre plus d'argent sur la table, alors les prix seront automatiquement gonflés.

Bref, à lire la presse germanophone, l'Elbphilharmonie est un scandale parmi d'autres. Mieux qu'une campagne à dix millions d'euros, une étude universitaire pourrait, à elle seule, en convaincre.

Jean-Philippe Hugron
avec Andreas Scheurer 

Réactions

Pinko Pallino | Architecte | Suisse | 26-01-2017 à 12:34:00

Vous omettez de relever deux points essentiels: la responsabilité des architectes qui siègent dans des jurys de concours et qui parfois ne sont pas à la hauteur du conseil qu'ils doivent fournir. Et l'engagement social de nos "stars". Peut-on réellement continuer à gaspiller autant d'argent, de matière et d'énergie pour satisfaire leur mégalomanie et celle de leurs clients?!

Réagir à l'article


tos2016

elzinc

Portrait |Poy Gum Lee, des gratte-pagodes de New York à Shanghai

Tuiles vernissées sur gratte-ciel Art déco… un bien étrange syncrétisme visible, entre autres, à Shanghai. Mais quelle ville n’a pas eu la tentation d’adopter la modernité et de la...[Lire la suite]

elzinc

Portrait |La maquette sans Chichi ? Impensable!

Chichi. Antonio Chichi. Prononcez Kiki. Italien. Plus exactement Romain. Né dans le quartier de San Lorenzo, de parents pauvres. Rien ne le prédestinait à la célébrité si ce n'est son talent. Son oeuvre est...[Lire la suite]


elzinc

Portrait |Sandra Planchez face à l'appel de la nouveauté

Tout nouveau, tout beau ? Sandra Planchez témoigne d’un goût immodéré pour la nouveauté. Il n’y a là pourtant rien d’une fuite en avant - qu’elle condamne par ailleurs - ni...[Lire la suite]

Erratum : crédit image : cantin-planchez-DR