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Actualité | Beaubourg et le 'qu'en disait-on' (08-02-2017)

1977. Il y a quarante ans tout rond. Que pouvaient donc dire, à l'inauguration du centre, Paul Chemetov, Ricardo Bofill, Peter Cook, Jean Prouvé, Rob Krier ou encore Emile Aillaud de ce turbulent projet de Renzo Piano et Richard Rogers, plateau Beaubourg ? Retour sur un tempétueux débat.  

Bâtiments Publics | Culture | 75001

En 1977, alors que le Centre Georges Pompidou était ironiquement inauguré par Valéry Giscard d'Estaing, porteur d'un retour à la tradition, les deux grandes revues d'architecture françaises d'alors, l'Architecture d'Aujourd'hui et Techniques et Architecture, se faisaient l'écho d'un virulent débat.

Sur deux pages, l'Architecture d'Aujourd'hui, dans son numéro de février 1977, livre «la parole aux architectes». Les personnalités les plus en vue s'y expriment ouvertement.

Le premier d'entre eux : Peter Cook. L'architecte britannique n'hésite pas à se saisir de l'occasion pour rappeler que «ceux qui ont conçu [Beaubourg] sont presque tous [ses] amis». «Certains furent, il y a quelques années, mes étudiants favoris», précise-t-il.

«Pour moi le centre Beaubourg est tel qu'il est. Ce qui signifie qu'il est merveilleusement sans surprise : c'est un vaste hangar métallique avec ses treillis audacieux, ses étages immenses et sa rhétorique de machine», écrit-il.

03(@AA)_S.jpgL'homme de l'art félicite Richard Rogers et Renzo Piano d'être «arrivés à rester suffisamment 'étrangers' à la bureaucratie française, pour continuer à construire ce qu'ils voulaient». Il se plaît même à affirmer que Beaubourg est «le produit final de nombreuses conversations 'anglaises' qui se tinrent dans le milieu des années 60».

Il y aurait même dans ce bâtiment un peu de «psychologie anglaise», en d'autres termes, «un manque total d'emphase». Le dossier était pourtant «émaillé d'une tradition de pompeux, de centralisme, d'héroïsme et de 'mauvais caractère'», poursuit-il.

Ce seul choc de civilisations aurait-il été la cause de toute cette polémique ? Peter Cook esquisse, malgré tout, une légère critique : «la plus grande faiblesse [du centre] est unique, c'est d'être beaucoup trop rigide dans l'exploitation du concept 'hangar'», dit-il.

Peter Smithson, père du brutalisme, apporte également sa contribution. «Je dois avouer que Beaubourg me plaît beaucoup. L'optimisme qui s'en dégage redonne confiance dans les possibilités d'une civilisation machiniste et me réjouit comme un jour ensoleillé». L'architecte britannique assure que l'architecture de Beaubourg, contrairement à Peter Cook, «convient bien à Paris». Elle chatouille ce que les Français, ces «romantiques de la machine», apprécient par dessus tout : «le croisillon et le contreventement».

Ricardo Bofill, dont la carrière en France débute à peine, se montre plus critique : «Piano et Rogers ont très bien su traduire en termes de construction cette affreuse époque où toutes les idées étaient valables».

Plus loin, ses mots plutôt sévères trouvent aujourd'hui une étrange actualité : «Maintenant nous sommes dans les années 70, l'époque de l'équilibre, du pessimisme, de la 'qualité de la vie' […] Je ne suis pas confiant parce que […] nous sommes [...] incapables pour le moment de produire un vrai processus de création collective».

Beaubourg incarne aussi «une attitude mégalomane primitive». Cette appréciation n'est certainement pas celle du maître de la Fabrica mais celle de Rob Krier. «Jamais un bâtiment ne m'a procuré un malaise physique aussi violent. Cette orgie constructo-fonctionelle me paraît déplorable».

L'architecte cible «la technologie formaliste» et regrette «l'expression plastique» du centre. Emile Aillaud assure, de son côté, que «le bâtiment actuel n'est pas dans [son] style». Pour autant, il lui reconnaît quelques qualités. Son principal regret porte davantage sur «les académies, les marchands d'art et les administrations [qui] canalisent maintenant le public dans les voies les plus contradictoires et lui donnent un désintérêt ironique pour toute forme d'art considérée comme une fantaisie et partant, une imposture». Le message est clair.

Georges Candilis est plus mesuré. Beaubourg est davantage le prétexte pour s'insurger contre une époque. «Nous sommes constamment intoxiqués par des tendances et des modes passagères d'un formalisme déroutant. La production architecturale dictée par le profit et la spéculation abuse la naïveté et l'ignorance de l'homme par une saoulerie publicitaire», écrit-il.

Dans un entretien paru dans ce même numéro de l'Architecture d'Aujourd'hui, Jean Prouvé évoque sa responsabilité dans ce choix. Il était alors président du jury. Les questions soulignent, en négatif, les critiques faites au centre, à savoir «son étrangeté» ou «sa fragilité»…

«Ces grandes cheminées, ces tubulures rouges, ne vous choquent-elles pas ?», demande-t-on à l'ingénieur. «Absolument pas», répond-il.

«En somme vous n'avez jamais regretté le choix du jury ?». Jamais, répète-t-il avant d'interroger à son tour : «faudra-t-il que je me flingue ?» 

Techniques et Architecture, dans son numéro «Paris» de décembre 1977, se montre moins disert sur le sujet et n'y consacre que deux articles. Celui de Marcel Cornu, intitulé «ce diable de Beaubourg», est l'occasion non pas d'une critique mais d'une histoire rappelant combien le centre Pompidou «est une preuve expérimentale» des aspirations de mai 68.

02(@jphh)_S.jpg«A Beaubourg, la modernité technico-architecturale est dramatisée en un spectacle subversif. […] En ce sens, Beaubourg dit notre époque. Ou du moins révèle un aspect de l'évolution, notamment de l'évolution des forces de production qui n'avait pas jusque-là trouvé à se concrétiser dans une figure architecturale. Quand les parisiens ravalent Beaubourg en 'raffinerie', ils expriment une aversion, certes, mais en même temps ils donnent à entendre que cette architecture doit bien sourdre de notre temps, puisqu'ils lui trouvent des affinités avec une sorte de constructions nouvelles. En réalité, ce qui les horrifie, c'est la transgression d'un tabou»

Paul Chemetov apporte, dans ce même numéro, son analyse érudite. «L'opéra Pompidou» est d'abord comparé au Mausolée de Lénine : «Il y a certes quelque différence entre ce qui fut conçu à la fois comme une tribune pour l'Internationale et lieu même d'exhortation de l'avenir, renfermant en son coeur le corps embaumé d'un révolutionnaire enroulé dans un drapeau de la commune de Paris et Beaubourg qui – comme le dit Jean Ferrat – à l'avenir ouvre ses jambes bleues. Mais il est important de constater que la signification politique de ces deux programmes fut d'une charge égale et le désir programmé d'y attirer les foules par une mise en scène émotionnelle. A Beaubourg, l'exhibition (exposition en anglais) est devenue technique», écrit-il.

Les convictions politiques déteignent subtilement : «A Beaubourg, l'évidence montrée des reports de la structure comme ces tuyauteries tentent de dire que la communication culturelle et la communication des fluides pourraient avoir les mêmes débits, les mêmes crédits ?», s'interroge-t-il.

Aux yeux de l'architecte, la vérité technique du centre est troublante : «l'opacité de la transparence : rien n'est caché, tout serait-il donc clair ?». «La notion de transparence semble avoir joué, comme celle de plan libre, dernier avatar architectural du libre échange, dans les motivations de la commande publique».

Beaubourg serait, in fine, l'expression d'un «Rousseauisme technique», «un lieu dans la lignée des expos internationales où les touristes, modernes pèlerins, vont à Compostelle, même le dimanche comme dans les supermarchés clos ce jour, comme à Orly, comme à Roissy, respirer l'ailleurs. Ici, ils respirent le sapin qui annonce l'exposition Duchamp en ce lieu d'acier mort».

Quarante ans plus tard, la joute n'est plus. Aucune autre réalisation depuis, pas même la m'as-tu-vue Fondation Vuitton, n'a suscité, à Paris, autant de débats. L'époque serait-elle plus pauvre...ou bien plus consensuelle ?

Jean-Philippe Hugron

 

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