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Livre | Au bon souvenir de René Gagès (01-03-2017)

Injustice ! Toujours les mêmes noms circulent. «René Gagès s'impose indéniablement comme l'une des figures les plus singulières de sa génération bien que ses réalisations aient été complètement écartées par l'historiographie contemporaine», note Philippe Dufieux dans une monographie qu'il consacre à cet architecte. L'ouvrage publié par le CAUE Haute-Savoie promet réparations.

France

Un format poche. Agréable à manier. En lettres jaunes, sans majuscule, le nom de René Gagès se détache d'un fond bleu. Plutôt épais, le volume juxtapose plusieurs textes puis un riche cahier iconographique alternant dessins, plans et photographies.

Le nom est quelque peu méconnu. Il reste celui d'un homme appartenant à l'une des «scènes périphériques de l'architecture française» qui «restent à mesurer», note Philippe Dufieux, historien de l'architecture et enseignant à l'ENSA Lyon.

02()_B.jpgLa renommée de René Gagès a pourtant été internationale au détour des années 60. L'homme pouvait même se targuer d'avoir trois adresses : Lyon, Paris et Berlin. Gabriel Roche, proche collaborateur, affirme dans un entretien publié dans l'ouvrage que «Gagès n'était pas vraiment reconnu à Lyon malgré Bron-Parilly, il était accepté par le Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme mais boudé par les promoteurs et les entreprises lyonnaises. Pour travailler sur Lyon, il a fallu travailler à Paris. Depuis Bron-Parilly, le travail de l'agence était très axé sur l'urbanisme opérationnel. Dès lors il fallait faire des concours internationaux et c'est ainsi que Gagès s'est engagé sur ceux de Berlin. […] A partir de l'expérience berlinoise, Gagès, considéré comme un architecte d'envergure internationale, a pu monter une agence à Paris […]. C'est ainsi que, à partir de 1968-1969, Gagès reconnu à Berlin et à Paris, a pu véritablement travailler à Lyon», dit-il.

Pour l'auteur du livre, un traumatisme est aussi à prendre en compte : Lyon-Perrache. L'imposante gare, couvrant une large autoroute urbaine, reste une césure difficile dans le paysage de la capitale des Gaules. René Gagès en est l'architecte.

«Le projet controversé du centre d'échange de Lyon-Perrache (1968-1976) [a] eu un effet occultant sur l'ensemble de l'oeuvre de Gagès en discréditant sa fortune critique. Alors que la postérité de l'architecte tend à se confondre avec l'extraordinaire 'machine à circuler' – pour reprendre l'acception corbuséenne – que constitue le centre d'échanges de Lyon-Perrache, l'oeuvre reste pour ainsi dire entièrement à redécouvrir, notamment pour ce qui concerne les projets et réalisations qui ont vu le jour à l'échelle de la région Rhône-Alpes», ecrit Philippe Dufieux.

03(@BeatriceCafieri)_B.jpgQuelque pages plus loin, l'historien analyse ce monstre urbain, ce «centre intermodal» alors «inédit» composé d'une gare ferroviaire, d'une gare routière, d'un métro, d'une autoroute urbaine, d'un centre commercial, d'un espace culturel et d'un parking de mille places. Le mot est très tôt lancé : «mégastructure» !

Philippe Dufieux rapporte également l'étrange parallèle que Gagès assure entre son projet et l'une des plus belles salles de musique de la capitale allemande. «L'architecte se souviendra en particulier des leçons de Scharoun à la Philharmonie de Berlin dans l'idée de créer non un édifice, un objet ou une organisation savante mais un véritable organe de circulation, conséquence de la prise en compte des nécessités fonctionnelles du programme», note-t-il.

Il cite même Gagès lui même : «[Les] objectifs sont atteints par un traitement très complexe de l'espace où se succèdent escaliers monumentaux et petits escaliers, balcons et déambulatoires, répartis sur une succession de niveaux différents offrant une multitude de perceptions qui transforment en permanence le paysage et fond que l'ensemble de la Philharmonie se transforme en organisme vivant». Selon Philippe Dufieux, cette affirmation pourrait, mot pour mot, s'appliquer au centre d'échanges de Perrache.

Si le livre peut se lire comme une délectable monographie, elle laisse libre le lecteur de composer sa propre enquête sur les raisons d'un oubli historiographique. Ne serait qu'évoquer Scharoun à Lyon- Perrache pourrait perdre, au détour d'une page, le plus passionné, sinon le confondre. Voilà peut-être cette autre raison d'une méconnaissance : la lisibilité d'une œuvre !

«Sous le trait de Gagès, les spéculations des avant-gardes se matérialisent en une visée globalisante, conjuguant les formes libres du prisme corbuséen à la rigueur du fonctionnalisme de l'après guerre dans une modernité plurielle que vient tempérer la poésie organique des expériences baroques contemporaines à laquelle l'architecte voue une secrète prédilection. Cette vie revêt chez Gagès le caractère d'un dialogue de géants : Le Corbusier, Gropius, Mies van der Rohe, Wright et Scharoun se disputent l'imaginaire de l'architecte dans une recherche de synthèse peu commune», souligne l'historien dans sa conclusion.

04(@BeatriceCafieri)_B.jpgBref, pour redécouvrir une œuvre syncrétique peu commune, sans tic, ni redite, cet ouvrage se montre la plus belle opportunité. Peut-être même participera-t-il d'une réhabilitation plus grande encore à l'échelle nationale...voire, rêvons, internationale !

Jean-Philippe Hugron

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