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Portrait | Pour ne plus avoir d'a priori, schneider+schumacher (01-03-2017)

L'architecture allemande est particulièrement méconnue depuis «l'autre côté du Rhin». Elle se résume bien souvent à l'austère image d'une rigueur ascétique, à un art pragmatique dépourvu de fantaisie. Les meilleures langues loueront seulement sa qualité d'exécution. La réduire ainsi serait lui faire un mauvais procès. Pour s'en convaincre, voir Michael Schumacher, associé fondateur de schneider+schumacher.

Francfort | Schneider+Schumacher

Francfort-sur-le-Main. Mainhattan pour les businessmen. La ville n'est pas en mal d'architecture mais elle reste, de par trop, loin des itinéraires touristiques y compris pour les plus férus d'architecture qui lui préféreront Berlin ou encore Hambourg. Le paradis de la saucisse a pourtant beaucoup à montrer : de ses immeubles Gründerzeit aux habitats minimums des années 20 jusqu'au gratte-ciel de la place financière allemande en passant par quelques beaux exemples modernistes.

Aujourd'hui, la ville poursuit son développement. Il y a quelques années maintenant, la BCE a pris place au sein d'une tour controversée imaginée par Coop Himmelb(l)au. C'est là le dernier morceau de bravoure en date. Depuis, les chantiers qui ponctuent la ville font montre d'une tristounette sagesse voire d'un classicisme élégant qui, répété à l'envi, en devient particulièrement froid.

03(@JoergHempel)_S.jpgDans cet étrange décor où la finance dicte son esthétique, une agence – l'une des plus importantes d'Allemagne – tente d'imposer son parti pris : schneider+schumacher.

Ses bureaux sont situés à quelques pas de l'apocalyptique quartier de la gare où tout un chacun peut facilement, en ce qui concerne produits hallucinogènes et autres substances illégales, faire ses emplettes en plein jour et même, s'il le souhaite, consommer sur place sous les yeux béats d'un policier en uniforme…

Bref, c'est dans ce front pionnier qui progressivement se boboïse, que schneider+schumacher occupe deux étages d'un immeuble simple.

La porte franchie, le visiteur est accueilli par d'étranges vitrines : une botte jaune de chantier*, et quelques projets, pour le moins originaux.

«Ich bin ein Baukünstler», affirme Michael Schumacher. En d'autres termes, je suis un artiste de la construction. Revendication faite, le visiteur est amené à rejoindre une petite table de réunion au coeur de l'agence.

L'architecte présente alors volontiers son parcours pour expliquer davantage sa position iconoclaste : «J'ai appris l'architecture à Darmstadt puis à Francfort, plus précisément à la Städelschule où Peter Cook enseignait alors», dit-il.

Le nom du célèbre Britannique suffirait à déterminer une filiation. Michael Schumacher précise plus avant les conditions d'une expérience : «Nous formions une petite classe de douze étudiants. Nous étions un groupe complètement fou. Nous étions même particulièrement étranges», se souvient-il.

«Après cinq ans d'étude, tout un chacun est capable de devenir architecte et de réaliser un premier projet. Je voulais, pour ma part, arriver à quelque chose de plus artistique», dit-il. Aussi, l'école implantée derrière le célèbre Musée des Beaux-Arts de Francfort, le Städel, fut l'adresse indiquée pour parfaire une formation originale… Après tout, Michael Schumacher semble maître du contre-pied : alors que de nombreux artistes, poussés par plus de réalisme, deviennent architecte, lui a pris l'audace du chemin inverse.

«Nous voulions construire des maisons...Des écoles… mais avant tout, nous voulions réaliser quelque chose de fou !», se souvient-il encore aujourd'hui. «Je ne cherchais à devenir artiste que pour avoir plus de liberté. Je considère que tout bon ingénieur est, en fin de compte, un artiste», poursuit-il.

Michael Schumacher brise donc le tabou de l'architecte-artiste. Peut-il aussi rompre celui de la beauté ? «Bien sur que nous pouvons parler de beauté ! La technique a sa propre valeur mais la beauté ne doit pas être omise, même si elle est subjective. Sans la beauté, une architecture ne peut pas durer dans le temps», souligne-t-il.

Toutefois, l'architecte se refuse à parler de forme. Il préfère invoquer «l'esprit» d'une construction. C'est, selon lui, la principale leçon de Peter Cook.

02(@JoergHempel)_B.jpgLe premier grand succès de l'agence est l'Info-Box placée en 1995, à Berlin, Potsdamer Platz. L'étrange boîte rouge, en plus d'intriguer, devait attirer à elle les visiteurs et leur offrir les images d'un futur prochain ; le haut-lieu de la vie berlinoise pendant l'entre-de-guerre, vacuum durant la guerre froide, pris en étau entre deux murs barbelés, devait renaître. Cet imposant parallélépipède rouge, en guise de première brique, devait engager la transformation spectaculaire de la place.

06(@KirstenBucher)_S.jpgD'autres projets se sont montrés tout aussi expressifs. Un gratte-ciel notamment, à Francfort, la Westhafen-Tower. Pour qui la découvre et méconnaît la ville y verra un cylindre efficace dont la façade se caractérise par sa triangulation. L'architecte s'amuse de cette forme. Elle reprend, plus ou moins, celle d'un verre typique de la ville, dans lequel se déguste généralement un apfelwein, un cidre plus ou moins étrange. «Franchement, il aurait été kitsch de faire une tour en forme de verre ! Mais la tour rappelle ce verre ! C'est ça qui est merveilleux», s’enthousiasme l'architecte.

Qui de l'oeuf, qui de la poule… de ce côté du Main, le doute demeure. Pour l'heure, le verre est venu a posteriori. «Si en Allemagne rares sont les architectes à raconter des histoires, nous aimons, quant à nous, en créer», assure Michael Schumacher.

07(@JoergHempel)_S.jpgLa narration est sans doute le fort de l'agence. Du moins, dès lors qu'elle peut s'y exercer. Dernier projet en date, une église d'autoroute. Deux pointes blanches dessinent une étrange figure, façon batman, le long d'une voie rapide. Selon l'angle, l'édifice prend les contours d'un logotype, celui justement présent sur les autoroutes afin de signaler la présence d'un lieu de culte. Un travail «tout en connotation», revendique l'architecte.

05(@NorbertMiguletz)_B.jpgA Francfort, l'agence a également réalisé l'étonnante extension du Städel. Le musée des Beaux-Arts, en partie reconstruit après-guerre par Johannes Krahn, devait être agrandi. Plutôt que d'adjoindre un énième élément à une composition disparate, l'agence a pris le parti d'enterrer les nouvelles salles. Depuis l'extérieur, une douce ondulation de gazon, ponctuée d’oculus, offre un paysage audacieux. Liberté !

A cette autonomie, schneider+schumacher marque aussi le plus grand respect pour les contextes bâtis existants. L'agence poursuit actuellement la réhabilitation d'un ensemble Jugendstil remarquable à Darmstadt, la Mathildenhöhe, un lieu d'expositions conçu par Joseph Maria Olbrich en 1908.

Cette approche patrimoniale porte également sur des édifices plus récents : le musée des arts appliqués de Francfort, conçu par Richard Meier en 1985, a fait l'objet d'une respectueuse réhabilitation en 2013 autant que la Silvertower dont les façades si caractéristiques – 1978 ! – ont été restituées.

04(@KirstenBucher)_B.jpgReste un dernier cas d'école pour une agence allemande : la reconstruction. Du moins, une reconstruction récente. Ici, celle du centre-ville de Francfort, appelé DomRömer, lourdement endommagé par les bombardements alliés. En lieu et place d'un centre administratif brutaliste érigé au détour des années 60, la municipalité a engagé une vaste opération de reconstruction plus ou moins à l'identique. Si les maisons les plus magistrales de la ville médiévale seront refaites à l'identique, les autres seront des évocations plus ou moins lointaines, plus ou moins contemporaines. schneider+schumacher n'a pas développé ce projet. En revanche, pour faciliter son développement, elle l'exécute selon les plans confiés par les agences invitées à participer à cette renaissance.

«Je suis heureux de cette reconstruction. L'ancien centre administratif était sans doute trop futuriste et, bien qu'il fut de qualité, il semblait être inadapté à son environnement. La logique était de créer à cette endroit, une chambre pour notre ville. Ce sera, pour ainsi dire, quelque chose de différent», assure Michael Schumacher.

C'est donc un grand écart que l'agence assure quotidiennement entre ses désirs paramétriques, ses restaurations minutieuses, ses projets économiques, ses restitutions, ses sculptures,… Il en va, vraisemblablement d'un art !

«Rien n'est réellement nouveau dans la façon d'approcher l'architecture. Les outils, quant à eux, changent. Ils nous permettent d'aller plus loin. Aussi, nous devons toujours aller de l'avant sans jamais donner une valeur particulière à la nouveauté», conclut-il. Bref, un artiste de la construction !

Jean-Philippe Hugron

*Un souvenir de l'extension du Städel. Pour financer son projet, le musée a vendu... des bottes de chantier, jaunes et design, SVP! Une opération originale. 

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