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Portrait | L'ADN d'Architecture Studio par Philip Jodidio (08-03-2017)

Après avoir pris la plume pour défendre l’architecture de Santiago Calatrava, de Zaha Hadid ou encore de Shigeru Ban, Philip Jodidio a réalisé pour les Editions de la Découverte – Dominique Carré une monographie sur Architecture Studio. Le Courrier de l’Architecte vous propose un extrait de l’ouvrage où l’auteur retrace la genèse d’un esprit collectif.

France | AS.Architecture-Studio

L’histoire d’Architecture-Studio a commencé en 1973 à Paris. Ouvert par Martin Robain, l’Atelier de l’Arbre Sec devait son nom à la rue dans laquelle s'installa cette première agence. Il fut rejoint (de 1974 à 1989) par Jean-François Galmiche et, depuis 1976, par Rodo Tisnado. Les trois hommes ont constitué l'équipe fondatrice d'Architecture-Studio et en ont déterminé l'éthique professionnelle. Puis Jean-François Bonne est arrivé en 1979, suivi par Alain Bretagnolle et René-Henri Arnaud qui deviennent associés en 1989, Laurent-Marc Fischer en 1993, Marc Lehmann en 1998. La composition internationale de l'équipe est confirmée lorsque se joignent à elle Roueïda Ayache en 2001, Mariano Efron, Amar Sabeh el Leil, Gaspard Joly et Marie-Caroline Piot, tous associés depuis 2009. Employant quelque cent cinquante collaborateurs issus de vingt-cinq nationalités différentes, l'agence se compose d'architectes, d'urbanistes, de designers, d'architectes d'intérieur travaillant sous la direction des douze associés qui l'incarnent aujourd’hui.

[…]

05()_B.jpg [Comme] le souligne Alain Bretagnolle, «l’agence fut créée en relation avec une époque donnée et les principes qui l'accompagnaient.» Martin Robain enfonce le clou : «Nous sommes tous les enfants du mouvement de mai 1968. Nos idées d'égalité et de partage viennent de là.». Se rappelant qu’ils n’avaient alors aucune idée de ce que deviendrait l'entreprise, il insiste sur le fait que le premier projet intéressant à concevoir l'a été en générant un mode de travail collaboratif. «Notre premier projet proposait des surfaces d’activité partagée (SAP). Dans le cadre d’un concours que nous avons gagné pour la construction de trois cents logements sociaux à Poitiers, nous avons envoyé aux habitants des HLM une affiche les informant que les résidents des futures habitations disposeraient d'un budget pour équiper selon leurs souhaits des espaces d'activité à partager représentant une surface au sol supplémentaire de 30%, ce qui est beaucoup pour de nouveaux usages. Avant de lancer la construction, nous avons organisé des méchouis pour que les futurs habitants puissent connaître leurs voisins. L’idée était de fédérer des groupes d’environ douze personnes désireuses de vivre ensemble, jouissant d'espaces privés mais aussi d'espaces partagés. Nous étions dans une logique de participation, ce qui est devenu aujourd’hui de la simple concertation. Les architectes construisent souvent des logements sans rien savoir des futurs habitants ; dans notre cas, nous connaissions tout le monde. Je veux dire que notre perspective était celle d'un désir de vivre d'une nouvelle manière.»

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Réfléchissant aux événements survenus avant lui, Alain Bretagnolle les prolonge ainsi : «Ce qui me paraît le plus intéressant, c'est que des principes ayant fondé l'agence au début des années 1970 sont restés vivants, alors que d'autres équipes issues de la même mouvance ont peu à peu réintégré une structure pyramidale plus courante, adossée à un seul architecte qui souvent la représente à lui seul. Le nom d'Architecture-Studio, compréhensible même en anglais comme étant celui d'un collectif, reflète la philosophie d'un groupe qui ne nomme pas d'individus et qui se reconnaît dans une pluralité toujours ouverte à de nouveaux venus.» Bien qu’il puisse s’agir d’une coïncidence, l’arrivée de Rodo Tisnado, qui est péruvien, a très tôt donné à l'équipe son ADN international. Une approche et une ouverture internationale que pimente la conception volontiers militante du rôle de l'architecture, sont devenues les bases culturelles du travail en équipe. Martin Robain insiste sur l'engagement que représente une structure ouverte : «L’impossibilité de nous identifier à une personne particulière répond à notre projet collectif, le but étant qu'aucun architecte ne puisse diriger l'agence en son nom. Cela rend beaucoup plus facile l’ouverture à de nouveaux associés. La personnification de l'architecte l'assimilerait à un artiste qu'il n'est pas. Nos confrères étaient persuadés que nos choix pour organiser l'agence se casseraient la figure. Nous n'avons jamais désiré notre croissance, celle-ci procède de circonstances qui nous ont obligé à grandir.»

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Rétrospectivement, Alain Bretagnolle discerne dans la structure originelle d’Architecture-Studio les germes de son actuel succès. «L'organisation horizontale et ouverte d’Architecture-Studio s’est intégrée logiquement à notre manière de travailler et à notre rapport au monde. La formule de Kierkegaard : ‘Il faut laisser ouvertes les blessures des possibilités…’ nous sert de référence. Cette volonté d’ouverture – que ce soit en interne ou dans nos rapports à l'extérieur – a pour nous valeur d’engagement.» On ne peut dissocier l’histoire des premières années de l’agence des péripéties qui ont chamboulé le monde de l’architecture française dans les années 1970. Ses fondateurs participent avec Jean Nouvel au mouvement Mars 76, ils s’opposent aux rigidités corporatistes qui marquent l’architecture et l’urbanisme issus de la Charte d’Athènes écrite en 1933 par Le Corbusier. Leur mouvement encourage la participation des habitants à la conception architecturale de leurs environnements quotidiens.

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«Dans la foulée du mouvement Mars 76», explique Martin Robain, «nous avons créé en 1978 le Syndicat de l’Architecture qui reposait sur un positionnement culturel et philosophique, sans le réserver aux professionnels, ce qui heurtait les institutions alors en place. Nous voulions aborder l'architecture comme un fait culturel commun à tous. Le Syndicat a permis de lancer un concours d’idées pour réaménager les Halles de Paris (transférées à Rungis dès 1969). Pendant six mois, nous nous sommes exclusivement consacrés à ce projet.» L’Association pour la Consultation internationale pour l’aménagement des Halles (ACIH), fondée en 1979, reçoit plus de six cents projets émanant du monde entier : autant de contre-propositions au projet choisi par la Ville de Paris pour remplacer l’ancien marché situé au cœur de la ville. Des personnalités tel Henri Ciriani ou François Barré, qui deviendra par la suite directeur de l’Architecture au ministère de la Culture (de 1996 à 2000), s’impliquèrent également dans ce processus. La démarche associative mise en jeu pour cette consultation des Halles et l'équilibre du mouvement contestataire, préfiguraient la mise en œuvre collective d'un projet emblématique d'Architecture-Studio : l’Institut du monde arabe à Paris, réalisé en collaboration avec Pierre Soria, Jean Nouvel et Gilbert Lézènès. Comme le rappelle Martin Robain, «les architectes ont eu trois semaines pour concevoir le projet, nous avons travaillé jour et nuit. Tout s'est passé sans conflit. À l’époque, Jean adhérait complètement à notre approche collective. Rodo a travaillé sur les diaphragmes destinés à contrôler la lumière naturelle de l’édifice, qui ont aussi une signification culturelle par l'emprunt qu'ils font aux motifs géométriques de l'architecture arabe. La morphologie du bâtiment a clairement résulté de son contexte en bord de Seine, tout près du campus universitaire de Jussieu ; nous avons aussi pris le risque de modifier la voirie à la pointe de l’IMA, de sorte à recréer l’alignement avec le boulevard Saint-Germain. Nous avons pensé l’aspect technologique du bâtiment dans le mouvement de son rapport avec Paris.» Définissant autrement le caractère du travail entrepris alors, Alain Bretagnolle ajoute : «Ce bâtiment a marqué, en France, le passage de l’ère postmoderne à un contextualisme plus important.»

Philip Jodidio

…La suite à découvrir dans la monographie publiée aux éditions Dominique Carré : Architecture Studio ; auteur : Philip Jodidio ; 336 pages ; 40 euros

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