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Livre | Le passé utilisable de F.L.Wright et de L. Mumford (08-03-2017)

Sans jamais être à tu à et à toi, la correspondance entre Frank Lloyd Wright et Lewis Mumford est riche d'enseignements sur ces deux figures, l'une, de l'architecture, l'autre, de la critique. En traduisant et en publiant ces échanges*, les éditions Klincksieck ont fait un excellent choix éditorial. Retour sur une joute épistolaire aussi passionnelle que passionnante.

Etats-Unis | Franck Lloyd Wright

«Votre stylo semble dirigé dans la bonne direction, et si je pouvais manier le mien de manière aussi efficace, je serais sans doute mieux à même de défendre une cause où je dois m'en tenir à une auge de mortier et à quelques briques – dans l'état actuel des choses». Par ces mots, Frank Lloyd Wright engage, par lettre datée du 7 août 1926, une longue correspondance avec Lewis Mumford, de trente ans son cadet.

Le ton reste, aux premières heures, courtois, puis un déséquilibre se fait progressivement sentir. L'architecte se montre humain. Le critique, aussi proche soit-il de Frank Lloyd Wright, est beaucoup plus distant.

La note de Lucien d'Azay, traducteur, est éclairante sur la forme. Il y signale un «contraste» entre deux «styles». Wright «écrit dans un anglais radicalement – organiquement – américain. C'est une écriture en fusion […]. De même qu'un journal intime, une correspondance sonne d'autant plus juste qu'elle est brute et non corrigée. Les défauts formels des lettres de Wright leur donnent une saveur particulière ; les sentiments dont elles sont empreintes, à commencer par la profonde affection qu'il éprouve pour son jeune ami, transparaissent vivement à travers ces bévues».

De l'autre côté, Lewis Mumford «mesure davantage ses propos. […] Il louvoie, pesant chaque mot, ayant toujours conscience de leur impact – ou de son image 'littéraire'», souligne Lucien d'Azay. Le critique, à mesure des lettres, ne s'émancipe jamais du «cher Frank Lloyd Wright» qu'il transforme avec les années en un «cher F.L.W». L'architecte, quant à lui, passe rapidement des formules de politesse à l'affectueux «mon cher Lewis Mumford» pour, après bien des années, l'étêter d'un patronyme. «Cher Lewis». Les signatures évoluent, elles aussi. Dans la force de l'âge, le maître de Taliesin signe d'un «Frank» qu'il agrémente d'un point d'exclamation.

02()_B.jpgUne introduction signée Bruce Brooks Pfeiffer et Robert Wojtowicz livre quelques explications sur l'attachement que les deux hommes pouvaient ressentir l'un envers l'autre mais aussi sur leurs différences.

«Même s'il on peut estimer que les deux hommes étaient amis, ils n'étaient pas intimes. Wright sollicitait une amitié plus étroite, mais Mumford la lui refusait avec ténacité sachant qu'un critique doit garder ses distances vis-à-vis de son sujet s'il tient à ce que ses appréciations sonnent vraies», précisent-ils.

Aussi, malgré de vifs échanges épistolaires, les rencontres furent «rares». «A plus d'une occasion, dès que Wright invitait Mumford et sa famille à lui rendre visite à Taliesin, le critique hésitait, prétextant que le travail à la pige exerçait en permanence une pression sur lui. 'Wright n'arrivait pas à comprendre ma réticence à abandonner ma vocation d'écrivain pour avoir l'honneur de servir son génie', écrit Mumford dans son autobiographie».

Les discussions, malgré tout, se poursuivent : elles ciblent la manière dont l'architecture est produite aux Etats-Unis mais aussi le regard critique d'observateurs, d'architectes et autres commissaires d'exposition.

La Seconde guerre mondiale marque un tournant dans ces débats. Pire encore, une rupture. Wright est isolationniste sinon pacifiste. Mumford ne comprend pas cette attitude qu'il réprouve avec violence : «taisez-vous», enjoint-il à l'architecte.

«Cette phase critique mit un terme à notre amitié, à telle enseigne qu'il m'a fallu des années avant d'ouvrir les vœux du Nouvel An qu'il continuait à m'envoyer. Mais j'ai eu un sourire amer lorsque, à une époque où l'on connaissait une rude pénurie de papier, j'ai reçu de lui une enveloppe de cinquante centimètres de long qui contenait une carte de vœux pliées dont le papier épais était deux fois la longueur de l'enveloppe ! Au début des années Quarante, ce symbole insolent paraissait irrévocable», note Mumford dans son autobiographie.

Dix ans se sont écoulées sans que l'un et l'autre ne s'écrivent. Au printemps 1951, l'architecte a, pour renouer une amitié perdue, envoyé un exemplaire du catalogue de son exposition avec pour dédicace : «In spite of all, your old F.Ll.W.», autrement écrit : «Malgré tout ce qui nous a séparés, ton vieil ami, F.Ll.W».

Une nouvelle correspondance s'engage alors pleine de détails sur une silencieuse décade. Un article de Mumford finira toutefois par réveiller l'ire de l'architecte. «Llewis ! Ce qui me fait vraiment mal, c'est de savoir que toi, vers qui je me suis toujours tourné avec espérance et amour, tu comprennes mon œuvre à ce point à l'envers». La lettre ne fut jamais envoyée.

Cinq ans plus tard, alors que le chantier de la Fondation Guggenheim s'achève progressivement, Frank Lloyd Wright décède. Aux lettres que Mumford adresse à Olgivanna Lloyd Wright, l'épouse de l'architecte, celle-ci répond que ce sont là «de belles paroles. J'aurais souhaité que vous en disiez davantage à Frank en personne quand il était vivant : votre relation le désolait. Il est triste que la mort ouvre si souvent les yeux des vivants».

Aux lecteurs d'ouvrir maintenant les pages d'une touchante correspondance et de découvrir Llewis face à Frank!.

Jean-Philippe Hugron

*Frank Lloyd Wright & Lewis Mumford, trente ans de correspondance 1926-1959 ; introduction de Bruxe Pfeiffer et Robert Wojtowicz ; traduit de l'anglais par Lucien d'Azay ; 341 pages ; 24,90 euros.

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