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Actualité | Corbu, larmes rouges (15-03-2017)

La Fondation Le Corbusier s'est émue en janvier dernier des menaces qui pèsent sur le Centrosoyouz que le maître moderne a réalisé à Moscou entre 1928 et 1936. Si le bâtiment est classé, son environnement ne l'est pas. L'émoi qu'éveille cette affaire laisse deviner un idéal préservationniste...total ! Jusqu'où faut-il donc aller ?

Patrimoine | Moscou | Edouard Le Corbusier

Il y a deux ans, Le Corbusier était accusé de fascisme : ces accointances avec les milieux de l'extrême droite française laissait planer un doute auprès d'historiens et autres journalistes. Sans dessiner les traits d'une personnalité opportuniste, ces auteurs auraient pu aussi évoquer de troubles relations avec Moscou.

En effet, l'architecte y proposa un Palais des Soviets futuriste mais surtout y construisit le Centrosoyouz, un édifice devant accueillir le ministère soviétique de l'Industrie légère. Depuis 2013, date de sa rénovation, l'immeuble est occupé par Rosstat, l'institut russe des statistiques.

Si le bâtiment est classé Monument Historique, il n'est toutefois pas dans la liste des constructions récemment protégées par l'UNESCO. La situation, jusque là semble presque parfaite sauf, qu'en janvier dernier, Antoine Picon, président de la Fondation Le Corbusier, a pris sa plus belle plume pour dénoncer les menaces qui pèseraient sur l'immeuble.

En effet, deux constructions voisines datant du XIXe siècle sont promises à la démolition : «les énormes changements de ce dernier quart de siècle» ont rendu ces édifices «moralement et physiquement dépassés», précise un rapport réalisé dans le cadre de l'élaboration du plan d'urbanisme de la ville.

L'enjeu serait donc aujourd'hui de réaliser, en lieu et place, un centre d'affaires haut de 58 mètres. «Si ce projet venait à être réalisé, il aurait pour conséquence de modifier de manière extrêmement dommageable l'environnement immédiat du Centrosoyouz dont la composition avait pris en considération l'ensemble des bâtiments existants à l'époque», assure Antoine Picon dans la missive, restée sans réponse, qu'il a adressé à la ville.

«Placer un immeuble deux fois plus grand à côté [du Centrosoyouz] implique de donner une nouvelle forme à l'ensemble du quartier en plus de défigurer un peu plus son apparence […] Moscou est une ville où les richesses se concentrent et où la pression des investisseurs est forte. Les autorités ne peuvent pas toujours y résister et parfois même, elles les encourages...», explique Konstantin Mikhailov, membre de l'association Arkhnadzor dont l'ambition est de préserver le patrimoine architectural russe dont l'oeuvre de Le Corbusier fait bien entendu partie.

L'affaire serait d'autant plus sensible qu'il y a trois ans déjà, la tour de radio Choukhov, du nom de son ingénieur, exemple de l'architecture constructiviste des années 20, avait été menacée de démolition. Désormais classée, elle semble enfin épargnée.

Faut-il y voir un changement de mentalité ? Lors de la dernière biennale d'architecture de Venise, la délégation russe avait pris le parti de donner ses nouvelles du front, à savoir la restauration du patrimoine communiste. A travers l'exemple du parc VDNH, le pavillon russe illustrait la manière dont la ville de Moscou s'engage désormais pour la préservation de son passé.

Cette polémique autour du Centrosoyouz vient entacher l'image que la municipalité tentait de donner aux Giardini à moins que la Fondation Le Corbusier, trop puriste, cherche à figer au-delà de l'objet, un contexte urbain dans lequel s'inscrit l'oeuvre du maître moderne. Au-delà du doute et de la crainte, s'impose donc une question de cohérence à moins qu'il ne s'agisse d'un excès de zèle.

Jean-Philippe Hugron

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