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Chronique | Shigeru, la boule à zéro ! (26-04-2017)

Dernier né des grands équipements culturels parisiens, Seine Musicale, imaginée par Shigeru Ban et Jean de Gastines, fait pshitt mais, «en même temps», peut surprendre... L'heure serait-elle à la critique macronesque ?

Culture | Boulogne-Billancourt | Shigeru Ban Architects

Sur la pointe avale de l'Ile Seguin, là où Tadao Ando avait imaginé la Fondation Pinault, Shigeru Ban et Jean de Gastines ont livré selon les principes édictés par Jean Nouvel, grand coordinateur de l'ensemble insulaire, un bâtiment aussi étrange qu'ingrat : une géode sur lit de béton.

Le biduloïde a, de loin, des airs de gadget néo-riche, mais néo-riche écolo… une boule en façade miroir façon Dallas avec structure en bois 'Grenelle de l'Environnement' et aileron de requin high-tech : le Futuroscope aux portes de Paris !

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La boule qui, aux dires des architectes est un «oeuf», reprend étrangement l'image du musée de l'aviation à Belgrade. Qu'importent les Balkans, ici c'est Poitiers-sur-Seine.

L'ovoïde, posée sur sa base de béton, fait face à un escalier monumental qui, en lieu de plonger dans la Seine, s'achève brutalement en impasse. Shigeru Ban importe, Pont de Sèvres, le mur de l'Atlantique. Boum !

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Après tout, pourquoi pas ?! Mais l'architecte japonais et son acolyte français défendent dans leur discours un bâtiment «transparent»… Le visiteur pourra s'interroger de long en large sur cette transparence car rien, dans ce bâtiment, ne transparaît de cette intention.

Alors, il fallait, pour que ce lieu existe, lui offrir une prouesse : le plus grand écran digital du monde, «l'équivalent d'un terrain de handball». Il y en a sûrement de plus grands au Japon et l'île Seguin n'est pas encore Times Square.

Le gadget, avec ses milliers de LED, est, dit-on, généreux : il s'agirait de pouvoir diffuser à l'extérieur les concerts joués, à l'intérieur. Mais tout ça… vraisemblablement sans le son ! Voilà donc la prouesse : assister à des concerts muets ! Pour l'heure, l'écran sert à diffuser les publicités de nombreux sponsors ayant participé au financement du projet réalisé en PPP : Kronenbourg à la fête !

C'est donc encombré de tous ces a-priori que le visiteur pénètre dans l'équipement et… surprise : un vaste hall aux lignes curieusement néo-modernes… L'espace, libre d'accès, est agréable ; il pourrait, au même titre que le 104, accueillir bien des usages inattendus.

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Cette longue séquence se veut être une «rue intérieure» avec commerces, vitrines sur salles de répétition, et club de jazz. Sans prétention, le lieu pourrait bien finir par séduire. Toutefois, il reste déconnecté de l'extérieur ; alors que Shigeru Ban et Jean de Gastines bénéficiaient d'un site unique sur la pointe de l'île, aucune relation au fleuve n'a été pensée, pas même une perspective sur les berges. C'est donc un lieu fermé et introverti qui innerve l'ensemble de l'équipement.

Alors, qu'en ce jour de visite, Bob Dylan interdit tout accès à la grande salle, l'auditorium s'offre, quant à lui, à la curiosité. Situé dans «l'oeuf» dont il constituerait, selon les architectes, «le jaune» (le «blanc» étant les circulations périphériques), l'auditorium est accessible par deux escaliers mécaniques, entièrement vitrés. La jonction avec l'élégant tressage de bois entache grossièrement l'ensemble.

Le mélomane, ticket en main, se retrouve alors projeté, après ce bref passage sous un plan d'eau qui, bien entendu, ne fonctionne pas encore, dans un espace plutôt réduit. Son regard peut profiter de la structure en bois mais aussi s'étonner des sombres pâtes de verre : le «jaune» d'oeuf tire en fait sur le vert… La ponte doit donc remonter à quelque temps... Des passages et des goulets conduisent alors à recoins et autres impasses ; quand le tout donne l'impression d'accéder aux toilettes, chacun découvre, au détour d'une porte, l'auditorium….

Le clou du spectacle : la salle est incroyablement élégante, finement dessinée et exécutée ; l'anti-Philharmonie de Paris ! Les sièges, tout de rouge, présentent d'agréables rondeurs. D'aucuns pourraient les imaginer tout droit sortis de l'imaginaire de Pierre Paulin. De l'émerveillement après tant de doutes à parcourir cette Seine Musicale.

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Au sortir, la géode laisse autour d'elle d'étroites circulations qui donnent à voir la structure en bois et, enfin, d'un côté, le paysage urbain de Boulogne-Billancourt et, de l'autre, les collines boisées de Meudon. Le visiteur peut alors enrager de ne pas avoir, ailleurs, une telle mise en scène du spectacle fluvial.

Ceci étant écrit, Shigeru Ban et Jean de Gastines, autant que Jean Nouvel a voulu rendre le toit de la Philharmonie accessible au public, ont créé au dessus de leur Cité Musicale, un jardin : l'escalier qui y mène depuis le parvis principal, aussi raide que monumental, n'invite certainement pas à s'y rendre. Les plus motivés – si vigipirate l'autorise et que la lourde grille est, à ce moment là, ouverte  – découvriront un panorama agréable.

L'aménagement du lieu est champêtre. Il contraste avec la brutalité du béton et la sophistication de l'oeuf. Depuis ces bucoliques hauteurs, le flâneur surplombe l'étrange aileron de requin : «la voile». Composée de panneaux photovoltaïques, elle promet de se déplacer selon la course du soleil. Autant dire que pour faire se mouvoir, sur ses rails, le lourd squelette d'acier, il faudra très certainement engloutir le peu d'énergie produit par ce dispositif aussi agressif que vulgaire.

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Il y a aussi fort à parier que ce coûteux joujou high-tech, aussi bling bling qu'une rolex à la manche d'un vieux beau, tombera sous peu en panne et qu'une fois bloqué, il attendra réparation qui jamais ne viendra. De la naïveté de maîtres d'oeuvre ? De l’inconscience !

Bref, cette Cité Musicale, en boudant le fleuve, ne présage pas le plus bel avenir pour l'Ile Seguin. «En même temps», elle offre deux prestigieuses salles dont l'une se révèle particulièrement élégante. «En même temps», elle est le possible support de pratiques diverses par l'entremise d'espaces publics généreux. In fine, l'usage, plus que l'architecture, fera peut-être le succès de ce lieu.

Jean-Philippe Hugron

 

Réactions

ABD | Amateur | Ile de France | 26-04-2017 à 23:27:00

Bonjour,

Pas toujours sensible à vos approches, je dois dire que là...La vulgarité pompeuse, rétrograde et maladroite qui caractérise ce bâtiment est bien cernée. De Shigeru Nan, j'avoue ne rien reconnaître.

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