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Visite | L'Europe de Chaix & Morel et Associés (10-05-2017)

La question était délicate : représenter l'Europe. Plus encore, lui consacrer un musée… ou plutôt une «maison» ouverte à tous. Au coeur de Bruxelles, à quelques pas du Parlement européen, Chaix & Morel et Associés et l'agence allemande JSWD ont été choisis à l'issu d'un concours international. Mais à la vision architecturale s'est opposée la vision technocratique. D'un symbole à l'autre.

Bâtiments Publics | Culture | Bruxelles | Chaix & Morel et Associés

La mission était noble. Réaliser en marge d'un parc classé, au sein d'un édifice Art Déco, une Maison de l'Histoire Européenne. A l'heure où le sentiment anti-européen se développe, l'Union a cru bon de devoir imaginer un lieu où la démonstration serait faite quant à la pertinence d'une vision politique commune.

La construction d'origine – un institut dentaire – était trop étroit pour accueillir l'ensemble du programme. Aussi, il fallait concevoir une extension. Chaix & Morel et Associés avec JSWD ont alors proposé une surélévation du bâtiment. A l'arrière, ce couple franco-allemand prend le parti de fermer la composition originale en U pour occuper l'ensemble de la parcelle.

02(@CRichters)_S.jpgA l'image, le parti est généreux : les deux agences ne font, in fine, ce que d'aucuns pourraient penser de l'Europe : un espace ouvert et transparent. Pour parfaire l'allégorie – mais aussi pour des raisons pratiques et programmatiques – une accumulation de boîtes illustreraient volontiers la construction européenne et sa multitude d’États.

Qui approche aujourd'hui le musée peut s'étonner : la belle transparence promise, bien que réalisée, ne semble pas utilisée.

Déjà, triste symbole, il faut, pour pénétrer dans cette Maison, passer un contrôle de sécurité digne d'un aéroport mais aussi montrer ses papiers d'identité. Le projet, conçu en 2011, n'avait pas prévu ces dispositifs disgracieux imposés par la récente et lourde menace terroriste. Aussi, le hall semble avoir perdu de sa pertinence ; les plans d'origine ont été bousculés par quelques commissions sécuritaires pour y autoriser la plus grande improvisation. Une désagréable sensation de contrôle gagne alors le visiteur.

Une fois observé, fouillé et rhabillé, chacun peut parcourir l'exposition. Les architectes avaient alors conçu un cheminement sur plusieurs niveaux autour d'un vaste vide central exposant, aux yeux de tous, l'ancienne façade arrière, toute de briques, de l'Institut dentaire.

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Sur les photographies prises à la livraison du bâtiment, chacun découvre des plateaux d'une belle transparence. Les boîtes, visibles depuis l'extérieur, offrent des espaces confinés, abrités de la lumière du jour. Au dernier étage : de superbes vues sont théâtralisées. La surélévation offre, dans un délicat cube de verre, diverses terrasses. Chacun peut y découvrir, d'un côté, le parc et la ville, de l'autre, les institutions européennes.

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Chaix & Morel et JSWD avaient donc imaginé un élégant parti où le visiteur pouvait, à l'issue de sa visite, voir, comme mis sous vitrine, ces bâtiments qui font aujourd'hui l'Europe. Tout en simplicité et en évidence, l'architecture servait logiquement l'image que d'aucuns pourraient se faire de l'UE.

Ce n'était là que photographies. Une scénographie, étrangère au projet d'origine, est malheureusement venue détruire, dans une absurde concurrence, sinon motivée par la plus grande bêtise, une harmonieuse organisation. Toutes les baies vitrées ont ainsi vu leurs stores rageusement baissés. Elles ont même été cachées par d'autres rideaux mécaniques. De cette haine étrange éprouvée à l'encontre de la lumière et de la transparence naît la plus désagréable pénombre. 

Le vide central s'annonçait, dans ce crépuscule scénographique, comme une respiration dans le bâtiment. Un escalier finement réalisé appelait même un sentiment d'élévation. Mais, la nature a, dit-on, horreur du vide. Vraisemblablement, un scénographe et un sculpteur aussi. Un totem de métal, une «sculpture» échevelée, vient encombrer, par ses disgracieuses gesticulations, l'ensemble de l'espace. Une agression.

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Dépité par tant d'absurdités, le visiteur peut tenter de s'intéresser à l'exposition qui lui est gratuitement offerte. Après tout, la pénombre était peut-être nécessaire pour préserver quelques précieux objets.

Un «boarding pass» Easyjet, un Petit Robert, un Harrap's… comptent parmi les pièces les plus inestimables ! La mise en scène du seul billet d'avion, mis sous vitrine dans un lourd tiroir que le visiteur manipule avec plaisir – les joies simples de l'interactivité ! – peut surprendre. Jamais personne n'avait imaginé la valeur d'un tel morceau de papier…

Le reste de l'exposition n'est que désespoir, mort et destruction. Les petites chaussures d'un bébé, enfant de «migrants», mort noyé, les photographies d'une femme se mettant la tête dans un sac de plastique, des pendaisons sommaires au lendemain de la Seconde guerre mondiale, un buste d'Hitler, des étoiles jaunes, une fausse façade d'immeuble bombardé… peuvent difficilement réjouir le visiteur.

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Au dernier étage, sur le plafond d'une coupole suspendue, sont diffusées des images sur une musique sinistre. Les dorures d'un palais baroque finissent, dans cette animation, violemment brûlées. C'est là, la dernière image de l'exposition, là, où de grandes et larges baies vitrées ainsi que de généreuses terrasses sont désormais interdites aux visiteurs, y compris à son seul regard.

Les anciens patients de cet Institut dentaire devaient, sans doute, éprouver plus de plaisir à se faire extraire une ou plusieurs molaires que les curieux venus voir cette exposition. Au sortir de cette Maison, l'enthousiasme disparaît aisément au point d'avoir... une dent contre elle.

Voilà donc la triste situation d'une très belle construction qui se laisse dévorer par d'incompréhensibles comportements. Il y a là, malheureusement, tout un symbole.

Jean-Philippe Hugron

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