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Global Award 2017 | Les ressources invisibles par Jana Revedin (17-05-2017)

Les ressources invisibles. Tel est le thème défendu lors de cette passionnante onzième édition du Global Award. Jana Revedin, architecte, présidente fondatrice du Global Award for Sustainable Architecture, défend sa vision dans un texte engagé qu'elle adresse à la profession.  

Global Award | France

Les ressources sont la boîte à outils de la conception et de la construction de l’architecture. En ces temps écosophiques de changement climatique et d’épuisement des réserves renouvelables, les matériaux de construction naturels et recyclables sont redécouverts et leur usage réinventé : de la pierre à la terre et du bois à la paille, les techniques traditionnelles retrouvent une contemporanéité par le biais de processus de conception inédits. Ils sont les nouvelles et les anciennes ressources de l’architecture, l’une des sciences fondamentales de l’humanité. Cependant, au-delà de ces ressources matérielles, il y a celles de la pensée architecturale. Un réservoir intellectuel et sensible essentiel au changement de paradigme qui transforme actuellement la profession d’architecte : de producteur d’«objets architecturaux», celui-ci devient générateur de processus, investissant son savoir au service des besoins de la société. L’édition 2017 du Global Award for Sustainable Architecture est dédiée à cette relation dialectique : l’élargissement du corpus des ressources de l’architecture, matérielles, techniques et esthétiques, de façon à inclure les agents immatériels et invisibles que sont le temps, le Droit, les communautés, les processus, les flux, le dialogue interdisciplinaire, la résilience, les sens et l’expérimentation. Eux-mêmes renouvelables sans fin, ils nourrissent la formation, la profession et l’apprentissage continu de l’architecte.

02(@KatsuhisaKida)_B.jpgRessource = matières premières, ressources naturelles, énergétique et minérales ; mais aussi : Ressource = richesse, abondance ; solutions ; acteurs, capacités,aptitudes

Et si, dans une inversion caractéristique de l’approche écologique, nous arrêtions de subordonner le processus au produit architectural final, pour considérer au contraire que ce produit doit être défini en fonction de la nature et de l’activation de ressources disponibles – visibles et invisibles ? Et si la qualité du processus, l’enrichissement qu’il apporte et le sens qu’il donne au projet, son adéquation culturelle et sa faisabilité économique prévalaient sur la conception mémé du produit ?

Dans ce cas, les ressources seraient alors considérées comme bien plus que de simples «matières premières», naturelles, minérales ou énergétiques, mais comme des sources de richesse et d’abondance, aussi bien pour l’architecte-qui-apprend-et-experimente-sa-vie-durant, que pour l’architecte-militant-social, ou l’architecte-chercheur-transmetteur. Les processus de programmation et de conception réalisés «avec et par les habitants», menés au long cours, nous permettent en effet de découvrir des dimensions surprenantes du dialogue et du compromis, et pouvant – si nous écoutons et regardons avec attention – nous amener à des solutions ou à des «issues» évidentes. Simplement parce qu’elles sont nécessaires, évidentes, abordables, évolutives et partagées par l’agent le plus puissant du progrès humain : la communaute.

Poser des questions réfléchies au lieu de proposer des réponses rapides et répétitives (et donc non créatives) peut permettre au temps – ressource aux possibilités multiples, universellement disponible et infinie, gratuite, malléable… – d’orienter le dialogue. Dans l’espace ainsi «gagné», offert par le temps, les ressources invisibles se joindront aux visibles, en devenant agents du changement et ventilateurs d´authentiques potentiels. La réintégration de la dimension temporelle ouvre la voie à une architecture expérimentalement réformiste, qui, comme le dit si bien Walter Gropius dans sa singulière approche holistique de l’apprentissage par l’exemple, agit «au service de la société».

Cette architecture ne considère plus – et il s’agit la d’une orientation théorique nouvelle – le projet comme la conception d’un produit parfait, mais plutôt comme un processus à long terme d’amélioration des milieux habités. L’architecte s’émancipe de son rôle de serviteur d’un système de la commande vertical et radical, pour revenir à la société et y retrouver l’importance et la responsabilité de son rôle politique et professionnel. Nous sommes en pleine exploration du nouveau (et pourtant si ancien !) paradigme de la responsabilité civique de notre profession : habitat, ville et milieu sont considérés et documentés sous l’influence complexe de toutes les ressources disponibles, aspirations et expériences humaines, les strates temporelles de la ville et l’évolution continue de sa géographie et de son climat.

03(@GregRichardson)_B.jpgApprendre de l’existant, apprendre en faisant

Ces décisions d’analyser le lieu et ses milieux, de laisser place au caractère unique de toute situation locale, d’écouter les usagers et les usages, d’expérimenter la co-programmation urbaine et architecturale comme forme de catalyseur civique, et de persuader les habitants et nous-mêmes – les architectes – d’accepter un dialogue approfondi et des compromis sagement élaborés durant la période de co-conception, exigent, naturellement, du temps. Mais pas seulement. Deux autres qualités inestimables sont encore plus nécessaires : l’humilité et la curiosité.

Apprendre de l’existant – de sa mémoire collective, de ses symboles et de ses analogies, de ses qualités sensibles, de ses espoirs et de ses craintes, de ses possibilités et de ses menaces – signifie placer le caractère du lieu ainsi que les besoins et les aspirations de la sociéte avant notre ego créatif ; et croire que les espaces publics «(…) ont la capacité de fournir quelque chose pour tout le monde seulement si et seulement quand ils sont créés par tous».

Et si nous nous repositionnions en véritables explorateurs, partions a la recherche des meilleurs processus de conception et de fabrication qui soient, en expérimentant continuellement, en essayant et se trompant, fidèles ainsi à l’approche originale de notre profession qui a toujours su que «(…) les choses que nous devons apprendre avant de pouvoir les faire, nous les apprenons en les faisant» ?

Des laboratoires de conception et de construction se mettent en place un peu partout, proposant des programmes d’apprentissage par l’expérience à toutes les échelles du projet, du simple détail architectural à la ville. Ils peuvent porter sur des techniques de construction employant des ressources renouvelables comme la terre, le bois, la pierre, ou sur une maintenance zéro énergie, ou sur la préfabrication ou encore les technologies de transport.

Ces programmes s’appuient parfois sur la synergie avec les communautés et a travers l´auto-construction ; ils peuvent déboucher sur des résultats - kits de construction modulaire ou concepts d’ingénierie - mis à disposition gratuitement depuis des sites d’open source. Cette renaissance nécessaire, systématiquement fondée sur l’investissement délibéré de ressources invisibles comme le temps, les besoins, la communauté, les flux, les droits, l’expérimentation – et dont les résultats doivent, par nécessité, être au service de la société – se produit cinquante ans après que des pédagogies d’ «apprentissage par l’action» aient été établies en Illinois, a Berkeley ou a Venise. Et près d’un siècle apres l’inégalable révolution éducative du Bauhaus, issue de la méthodologie pionnière de Walter Gropius et qui consistait à réunir aussi bien les aspirations et les expertises que les savoirs artisanaux, industriels et économiques.

L’objectif du travail expérimental mené par le Bauhaus, qui reposait sur des programmes d’enseignement dans la durée et des séances d’echanges de conseils exploitant l’idée des dialogues pédagogiques en oeuvre ouverte, était le développement de projets «adaptes, abordables et évolutifs» qui soient a la fois «prêts pour la production industrielle et caractéristiques de leur époque».

Traduit dans le discours architectural actuel, cela pourrait signifier que c’est notre rôle, en tant qu’architectes, d’assumer la responsabilité d’identifier des réponses simples, nécessaires, mais conceptuellement brillantes, le kit right-tech d’une approche clairement contemporaine évitant aussi bien les affabulations numériques que le romantisme rétrograde.

Jana Revedin

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