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Portrait | Avec Michel Rémon, faire le mur ! (14-06-2017)

Faire, agir, contempler… quelques mots d'ordre pour Michel Rémon. Toutefois l'architecture n'est pas le centre du tout. L'usager, l'habitant, le patient, le lecteur, le sportif… tous ces individus qui peuplent chaque construction priment davantage. Il y a certes des lignes et des murs mais aussi une part d'émotion et de mystère. Rencontre.

France | Michel Rémon

Une pile de dossiers. Des livres. Quelques souvenirs. Il n'y a là, dans ce bureau, qu'un savant désordre. L'hygiène de l'ascèse n'est sans doute pas la sienne. Michel Rémon s'entoure. Mémoire de papier, d'un côté. Mémoire de carton, de l'autre.

Dans cette accumulation, un petit pliage ne laisse pas d'étonner. L'architecte sourit. Ce n'est là qu'une modeste maquette réalisée alors qu'il était étudiant. «C'était en quatrième année !», précise-t-il. D'un morceau de carton unidimensionnel – «un bristol» – est né une structure tridimensionnelle. Le mur, en plan, forme des redans. De petites ouvertures, hautes de «deux carreaux», laissent passer une passerelle. «C'est un parcours au travers de portes en enfilade que l'on franchit successivement. Tantôt on est d'un côté du mur, tantôt on est de l'autre, en avançant toujours droit devant soi», dit-il

Il y a là une évidence. L'architecture est faite de murs. «Plus que de diviser, notre rôle est ensuite de laisser passer la lumière et les gens», affirme-t-il. Une intuition est née d'une simple définition. En 1977, frais émoulu, le jeune maître d'oeuvre prenait la plume et publiait déjà un livre à ce sujet. Son titre ? «La façade épaisse»... une périphrase pour ne pas dire le mur.

Il y a donc de la prémonition. Il y a aussi un peu d'empirisme. Le métier d'architecte n'a, pour Michel Rémon, rien d'une science reçue en héritage de quelques aïeux bâtisseurs. «L'architecture m'a, très tôt, fait envie. C'était à la campagne. Ma mère aimait regarder toutes sortes de construction. Elle n'appréciait pas l'architecture classique. Elle lui préférait de loin le gothique et le roman», se souvient-il.

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Des vacances passées en Dordogne ou en Côte d'Or finirent, à force de puissantes piles et de murs épais, d'arcs-boutants et d'ogives légères, par façonner l'imaginaire d'un adolescent en plus d'éduquer son œil. Par contraste, l'urbanisation des Trente Glorieuses, brutale et insignifiante, éveillait un vif émoi. La vocation était alors toute née.

«La lumière, si importante en architecture, dépend également de la manière dont on fait des murs», reprend Michel Rémon avec obstination. L'ouverture, dans le démonstration, devient fenêtre et la fenêtre se fait «appareil lumineux». La métaphore pourrait inaugurer une douce narration. L'architecte s'y refuse. «J'ai du mal à faire la psychanalyse d'un projet», sourit-il. Le discours serait bien peu comparé aux émotions.

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La petite maquette, désormais si éloquente, trouve une place temporaire, posée sur un livre, fraîchement arrivé par la poste. En lettres majuscules, blanches sur fond noir, se détache le nom de Luigi Moretti. «J'ai découvert il y a quelques jours un incroyable bâtiment – des thermes – qu'il a réalisé au sud-est de Rome», dit-il comme pour justifier un achat compulsif.

Les autres livres, Michel Rémon les rature volontiers. «Je m'acharne ! Je m'acharne pour me souvenir. Souligner m'aide à mémoriser», justifie celui qui assure «ne pas être intello».
Plus précieux sont, en revanche, les ouvrages qu'il garde chez lui. Ceux avec de belles gravures du XVIIIe. «Ah ! les coupes de Mansart !», s'exclame-t-il.

L'intérêt pour l'architecture classique n'est pas maternel. Il est hérité des riches enseignements d'UP7 et d'Henri Ciriani que Michel Rémon a reçus. «Nous étions, tous ensemble, en résistance. Nous apprenions à mélanger Vauban et les Modernes !», se rappelle-t-il.

La ligne blanche était-elle toutefois une obsession ? «Nous n'étions pas passionnés par cette architecture», dit-il. Son diplôme d'ailleurs portait sur un projet d'auto-construction. «J'avais une barbe et certainement pas de cravate ! J'étais le 'gauchiste' de la bande !», se souvient-il.

Aujourd'hui, la cravate est de mise autant que la barbe remisée… «Il faut trouver du travail pour quarante collaborateurs», reconnaît-il. L'objectif est souvent angoissant, plus encore dès lors que l'exigence détourne le regard de toute prospection «alimentaire». «Nous devons être cohérents et ne jamais tricher».

Et l'agence tourne ! «Je ne suis pas autoritaire. Je fais marcher la boutique par suggestion. Je marche au feeling et je tiens à ce que le travail soit collégial», poursuit-il. Depuis quelques mois, trois associés ont même rejoint Michel Rémon.

«Il est important de stabiliser une équipe pour pouvoir prétendre à une qualité de travail. Les collaborateurs de l'agence ne sont pas consommables et jetables. Je me sens une responsabilité vis à vis à d'eux». Il en va là de la «sagesse d'un chef d'entreprise».

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«Je n'ai pas honte d'être gérant», glisse-t-il. Mais peut-être Michel Rémon n'a-t-il jamais rêvé de cette situation. «Quand j'ai eu mon diplôme, je me suis offert une machine à écrire Olivetti...parce qu'elle était jolie. J'ai également acheté une méthode. Mon idéal était de tout faire tout seul et de ne rien déléguer», confie-t-il.

Un brin solitaire, Michel Rémon sait aujourd'hui trancher entre l'architecte et le patron. Toujours un peu «gauchiste» dans l'âme…
Un brin solitaire, Michel Rémon aime aussi déjeuner seul. Pratique de la rêverie, sans doute.
«Pour autant, je n'aimerais pas être peintre, isolé face à ma toile», sourit-il.

Quelques minutes de répit suffisent. Le tourbillon de l'agence peut reprendre allègrement. Depuis plusieurs années, les projets se multiplient et Michel Rémon s'est fait un nom en matière d'hôpitaux. «Je pense ces lieux de santé comme des abbayes. Ce sont des endroits où chacun vient se ressourcer quant tout va mal. Ce programme est incroyablement riche d'émotions», dit-il.

Ces équipements sanitaires relèvent, selon l'architecte, d'une «mécanique» passionnante ; «il ne laisse pas le droit à l'espace perdu». C'est un peu l'anti-musée. «Il s'agit de sans cesse donner du calme et de la simplicité à une réponse», assure-t-il.

«La méthode de projet est d'ailleurs éternelle. Il s'agit de reprendre encore et toujours le même processus allant de l'idée à la forme et de le faire toujours mieux. Il s'agit de penser tout projet de manière fondamentale», précise-t-il. Et la perfection d'être en mire.

L'agence y travaille. Elle s'applique à concevoir et à réaliser, en outre, des laboratoires, des bibliothèques, des stades et des universités. Elle n'est ainsi d'aucune chapelle. Si Michel Rémon affection les murs, il honnit toute cloison. Réduire un professionnel à un programme ou style n'est que caricature. «Jamais je ne reproduis de solutions car la reproduction...c'est la mort !», lance-t-il avec conviction.

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L'architecture est donc affaire de générosité. Autant d'ailleurs que la conversation. Les références fusent de Louis Kahn à Herzog et de Meuron. Les souvenirs se mélangent et dessinent un étrange cabinet de curiosités.

«Je collectionne les cartes postales ou les livres sur les Annonciations», reconnaît-il. «Ce sont des tableaux incroyables : leur centre est vide. Toutes les Annonciations sont des centres vides, répète-t-il. Dans l'une d'elles, peinte par Raphaël, il y a d'un côté l'ange, de l'autre, la vierge et au fond une perspective sur le paradis terrestre».

«Cette mise en espace m'a toujours impressionné. Je me suis toujours dit que ce devait être ça, l'architecture. Un édifice ne doit pas être au centre du regard. Et pour cause, un bâtiment est au service du monde», conclut-il.

Entre les murs, Michel Rémon s'évertue donc à tracer les lignes d'un art simple mais toujours «orienté».

Jean-Philippe Hugron

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