tos

Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Livre | Roncayolo Marseille ! (28-06-2017)

«La ville est toujours la ville de quelqu'un». Marseille serait-elle celle de Marcel Roncayolo ? Bourgs et métropoles ont été pour l'historien et géographe de l'urbain l'occasion de milliers de pas mais aussi de pages. L'heure était donc venue de «fouiller» son expérience intime de Marseille, «celle d'une ville à la fois transmise par les héritages familliaux, vécue pendant le temps formateur de l'enfance et de l'adolescence et analysée dans [ses] travaux de chercheur». Alors quel meilleur éditeur que les Editions Parenthèses, elles aussi marseillaises, pour livrer et rendre public ce touchant témoignage ? Dans ce bel ouvrage, où se téléscopent les souvenirs, se rencontrent les vues, celles de l'universitaire, bien entendu, mais aussi celles d'une architecte, Sophie Bertran de Balanda qui illustre le propos biographique de l'auteur d'une centaine d'aquarelles. Extrait.  

Marseille

La ville médiatrice

«La ville change plus vite, on le sait, que le cœur d’un mortel. Mais, avant de le laisser derrière elle en proie à ses souvenirs — saisie qu’elle est, comme le sont toutes les villes, par le vertige de métamorphose qui est la marque de la seconde moitié de notre siècle — il arrive aussi, il arrive plus d’une fois que, ce cœur, elle l’ait changé à sa manière, rien qu’en le soumettant tout neuf encore à son climat et à son paysage, en imposant à ses perspectives intimes comme à ses songeries le canevas de ses rues, de ses boulevards et de ses parcs.»

Julien Gracq , La Forme d’une ville, José Corti, 1985

C’est bien la lecture de Julien Gracq qui m’a donné ici le cœur de livrer une lecture renouvelée de la ville en «fouillant» mon expérience intime de Marseille, celle d’une ville à la fois transmise par les héritages familiaux, vécue pendant le temps formateur de -l’enfance et de l’adolescence et analysée dans mes travaux de chercheur. Essai de compréhension, tentative, par une subjectivité qui entend rester critique, de me situer aujourd’hui, à cette étape de ma vie scientifique, par rapport aux changements multiples, parfois inquiétants ou peu aisés à définir qui caractérisent la ville : changements d’échelles, mise en question d’un type d’économie / société, place dans un univers élargi de compétition, remise en question aussi des médiations culturelles.

Le Nantes de Julien Gracq était celui d’un élève interne de lycée, subissant les effets de la forme urbaine sans apprentissage, sans médiateur, une forme liée à ses propres déambulations, ressentie par lui même mais aussi imaginée, rêvée, portée par les rumeurs ou le récit. Marseille, au contraire, ma ville natale, était riche en intercesseurs. La matérialité qui m’entourait n’était pas donnée de façon brute, mais interprétée, faite de représentations en grande partie transmises par mon entourage familial, groupes d’appartenance, générations même. À la fois lieu et construction sociale, la ville n’est pas un objet extérieur qui s’impose à nous. Elle est rencontre, croisement entre un objet regardé par un sujet et un sujet fabriqué par cet objet. Elle enseigne et modèle par sa matière et elle est modelée à son tour par un regard singulier qui trie et interprète. En choisissant ma ville natale comme terrain laboratoire, j’allais très tôt être conduit à lire la ville à partir de ces deux mouvements intriqués.

02()_S.jpg

À partir de mes curiosités et des méthodes plus rigoureuses qui me séduisaient, rien ne me contraignait pourtant à me reporter essentiellement au cas marseillais. Je cédais sans doute, entre des possibles, à l’attrait de Marseille. Pour des raisons sentimentales, la fidélité qui me liait à cette ville et d’autres sentiments, amoureux, qui se dessinaient à l’égard d’une jeune fille habitant mon immeuble et qui devait devenir ma femme. Les hasards convergent parfois. Normalien, je choisissais comme sujet de recherche, pour mon des (le master d’aujour-d’hui, mais sous forme de petite thèse), l’étude d’une banlieue, celle de la vallée de -l’Huveaune. Réminiscence d’un souvenir de vacances familiales passées dans une ferme désaffectée, dépendant d’une bastide accrochée à la pente du massif de Saint-Cyr où j’avais observé les multiples formes, successives ou encore entremêlées, d’usages périphériques : les grandes propriétés, devenues tardivement « châteaux », les lotissements populaires du début du xxe siècle et, en fond de vallée, la fixation récente de grandes industries, mécaniques, chimiques ou alimentaires. Terrain fructueux pour m’aventurer dans l’analyse des processus de division sociale de l’espace. Je ne savais pas que j’en ferais le thème central de ma recherche, mais je bénéficiais de cette vue désintéressée, proche des incidents quotidiens qui m’avaient initié, quelques années plus tôt, à cette partie de la banlieue. Quelques amis ont voulu y voir un des premiers travaux plaçant la ségrégation sociale au cœur de l’analyse géographique.

03()_S.jpg

Plus tard, les méthodes «lourdes» que je comptais adopter (notamment à partir de la « nouvelle » histoire économique et sociale) rendaient utopique mon projet de comparaison à l’échelle des ports méditerranéens d’Europe occidentale. Le choix difficile entre cnrs et enseignement à l’École normale, tranché en fin de compte au bénéfice de celle ci, m’imposait de réduire la cible, d’essayer, je l’ai dit, de tester à travers un cas l’effi-cacité des concepts et des démarches. J’ignore si cette manière d’user de la monographie est tout à fait satisfaisante. En tout cas, elle répondait à ma manière d’établir la distance entre l’analyse et les souvenirs de jeunesse.

Une géographie culturelle

Partir de ma ville de naissance pour tester les hypothèses générales d’évolution du phénomène urbain n’allait cependant pas de soi. La démarche scientifique pouvait paraître biaisée puisqu’il s’agissait de soumettre à une analyse critique, « objective » dans ses intentions, une ville pour moi chargée de souvenirs, de mythes familiaux et de représentations, une ville qui m’avait façonné en grande partie. Elle prenait de surcroît le contre-pied de l’impersonnalité, du découplage entre démarche « macro » et « micro » qui était alors (nous sommes en 1941) le politiquement correct dans la recherche économique et sociale. En dépit des écrits de Lucien Febvre et de Marc Bloch qui revendiquaient de leur côté une part de subjectivité dans le métier d’historien. Depuis les années quatre-vingt, un sérieux retournement méthodologique s’amorçait pourtant chez les historiens et nécessairement chez les géographes qui remettaient au premier plan le jeu des acteurs collectifs mais aussi individuels, quitte à revaloriser la biographie. L’appréciation des œuvres humaines et des conduites se modifiait et surtout le regard que l’on portait sur elles. Cette révolution tardive dans les sciences sociales faisait écho à ce que la physique avait admis au début du xixe siècle : c’est l’expérience (donc l’expérimentateur) qui fabrique la vérité scientifique. Relativisme qui allait nécessairement ébranler le réalisme physique des géographes. « La ville est toujours la ville de quelqu’un… », article que j’écrivais en 2000, ne pouvait donc plus paraître comme une élégante dérobade, mais une invite sérieuse à la réflexion d’aujourd’hui.

04().jpg

En mettant en tension le particulier et le général, je réglais aussi de fait mes comptes avec quelques formules, cultivées même par les meilleurs esprits, qui affirmaient que « rien ne se passe à Marseille comme ailleurs », comme si ce n’était pas là le caractère de tous les ailleurs. Au constat de l’exception ou même d’une identité qui conduiraient à une simple description, à un enregistrement du non comparable, je préférais la perspective moins « fondamentaliste » d’une singularité qu’il ne fallait pas nier mais expliciter, mettre en question. Les Grammaires de la ville, écrites en 1981, sont l’aboutissement, sans doute partiel, de ce long travail, long par ses exigences, long aussi parce que d’autres responsabilités m’avaient détourné de la situation de chercheur-enseignant à plein temps. À l’inverse, L’Imaginaire de Marseille (1990) était davantage inspiré par mes souvenirs plus ou moins conscients mais restait dans une démarche objectivante. La géographie culturelle ne réside-t-elle pas dans cette ambiguïté entre subjectivité et objectivité ?

Retour à la matérialité des lieux et des pratiques

Le témoignage que je livre dans cet ouvrage s’ancre sur les itinéraires qui, dans ma ville natale, le Marseille de l’enfance et de l’adolescence, m’ont ouvert à la connaissance du monde, ont façonné ma personnalité et modelé mon regard sur la ville, partant, ma conception de l’urbain. Raconter sa vie et raconter sa ville sont ainsi étroitement associés. C’est à une échelle fine, celle des lieux et leur enchaînement que s’accrochent mes souvenirs d’enfance, dans une construction de la mémoire qui, chez moi plus géographique qu’historique, agrège et confond les différents moments de l’expérience, superpose dans l’esprit l’image du présent à un passé fait d’expé-riences transmises ou directement vécues.

Ce retour, faute de mieux — je ne vis pas à Marseille et mes dernières observations scientifiques sur cette ville remontent aux années quatre-vingt-dix —, à un impressionnisme du moment pour reconnaître l’actuel et à plus forte raison le projet ou l’avenir qu’il porte, n’est que suggestion fragile. L’individu reste de son temps, peu capable, même s’il se veut curieux et tolérant, de dépouiller le vieil homme. Telle est la prudence avec laquelle il faut accueillir ce regard d’aujourd’hui qui accompagne les promenades-dessins échelonnées sur dix ans que j’ai accomplies avec Sophie Bertran de Balanda. Julien Gracq, écrivain, glissait sur la difficulté, acceptant telle quelle la « modernité ». René Allio, je le sais par nos dernières conversations, en était conscient mais en souffrait. Il n’aimait pas l’un de ses derniers films Retour à Marseille. La reconnaissance (que les mânes de Ricœur me pardonnent) prise à tous les sens du terme implique, plus ou moins, une remise en question de soi ou du moins de notre rapport avec quelque chose qui nous échappe, le temps long, les tendances séculaires, le décalage entre les rythmes urbains et nos propres rythmes, la fragilité à la fois de notre temporalité et son décrochage avec celle de la ville.

07()_S.jpg

La géographie, de son côté, paraît échapper aux temps des hommes, les inclure dans sa « diversité ». Surtout si l’on pense au « presque immobile » cher à Fernand Braudel : temps de la terre et de la mer, temps des paysages et de leurs aménagements, qui se distinguent de la durée bergsonienne. Pourtant l’indi-vidu en société, créateur, gestionnaire, observateur, simple usager (pourquoi pas usagé ?) est pris dans ces temporalités qui le dépassent en rythmant son existence et ses pensées : la réalité géographique et ses répercussions, orchestrées par l’histoire. Le témoignage de l’habi-tant est un accès à la connaissance, évidemment soumis à critique. La ville est ainsi modelage, mais aussi source d’information. Enfance et adolescence sont des périodes de fabrique du regard porté sur les choses et les autres hommes. Étapes à la fois patrimoniales et expérimentales les enregistrant plus ou moins tôt surtout dans nos temps à mutations rapides (en particulier techniques). La biographie à l’égard de son environnement se doit d’être à son tour reconnaissante.

De nouveau, comme la période initiale de nos rapports avec la ville, les lieux deviennent des points d’accro-chage du constat, de la réflexion, à travers résistances et mutations. Mais les lieux n’existent pas que pour eux mêmes. Ils sont l’occasion de rencontres, de croisement ou même d’affrontement, donc de rapports avec l’extérieur, d’itinéraires.

06().jpgToute biographie est patrimoine

Quitte à me répéter, je reviendrai sur les rapports entre géographie et autobiographie. La démarche et la méthode (mot ambitieux) se gardent de toute déviation régressive. C’est aujourd’hui qu’il faut juger du passé. La biographie est question de vie personnelle, surtout quand il s’agit de son propre témoignage : elle est propre à l’individu, même si celui ci résonne de mémoire collective ; mais telle quelle, irréfutable dans sa spécificité, elle est patrimoine. L’objet et le regard que l’on porte sur sa ville émanent de la même source, que l’on accepte ou que l’on refuse les termes du constat. Le modelage vient de notre entourage et la ville en est l’une des plus fortes expressions, plus encore que toute forme d’habitat par sa complexité et ses multiples incitations. La ville est une école, et non seulement un site d’écoles, elle fait naître des sentiments d’appartenance et d’appropriation, agit entre l’individu et les collectifs.

Marcel Roncayolo

Réagir à l'article


tos2016
elzinc

Présentation |Un art de la douceur, Atelier Martel

Sur un élégant dossier consacré à la Maison d’Accueil Spécialisée pour épileptiques à Dommartin-lès-Toul, Atelier Martel fait figurer son nom en lettres capitales ainsi que les mots...[Lire la suite]

elzinc

Présentation |Un art de la douceur, Atelier Martel

Sur un élégant dossier consacré à la Maison d’Accueil Spécialisée pour épileptiques à Dommartin-lès-Toul, Atelier Martel fait figurer son nom en lettres capitales ainsi que les mots...[Lire la suite]


elzinc novembre

Livre |L'architecture 'invisible' de Bernard Zehrfuss

Bernard Zehrfuss, Fitzcarraldo de Fourvière ? En s’appropriant les pentes de la colline sur laquelle, autrefois, se développaient les gradins de l’amphithéâtre de Lugdunum et en y logeant le musée...[Lire la suite]