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Portrait | L'architecture en Barani-rama (27-09-2017)

Pour capter une architecture vécue, mais aussi des paysages habités, Christian Barani part «à la dérive». Sa relation avec l'art de bâtir est toutefois récente. Son frère, Marc Barani, architecte, commissaire d'Agora en 2012, lui a ouvert les portes de cet autre territoire de la pensée, peut-être insoupçonné. Depuis, le réalisateur use de l'architecture et signe ainsi les plus belles heures d'Agora 2017. Rencontre.

Agora | France

Sur les rives de la Garonne, Bordeaux honore lors de la IVeme édition d'Agora, biennale d'architecture-urbanisme-design, l'art de Christian Barani. Ici et là, des films, sinon des heures d'images, défilent sur des écrans en nombre pour offrir une expérience souvent jugée par les commissaires comme étant «immersive».

Des vidéos sur Bordeaux, Bruxelles, Singapour, Hong Kong, Hyderabad, Tchiatura et Tskaltubo… animent l'événement bordelais pour en faire d'ailleurs son principal intérêt en 2017.

Inévitable, Christian Barani n'en reste pas moins invisible. Il offre son seul regard et laisse à chacun le soin de construire sa propre narration au hasard des situations. Il n'est pas homme à imposer son discours par dessus les images qu'il capture.

Il apprécie néanmoins raconter son «protocole». «Je pratique la dérive et travaille l'improvisation pour favoriser la rencontre. Je définis un lieu où je dors. Je quitte ce point et marche comme les Situationnistes s'adonnent à la psychogéographie. Tourner à gauche plutôt qu'à droite devient un acte poétique», explique-t-il au Courrier de l'Architecte.

Christian Barani flâne. L’œil est rivé sur la camera. «Je suis un corps-camera», lance-t-il. Encore faut-il un territoire à arpenter. Son lieu de prédilection : «la marge». Le Kazakhstan, la Géorgie, la Namibie ou encore le Népal.

«Associer art, cinéma et documentaire appelle une implication politique», souligne-t-il. L'enjeu est aussi personnel. «Je viens d'un milieu populaire. Je m'y sens à l'aise, j'y trouve une poésie» reprend-il. La marge, avec son parfum de madeleine, anime la curiosité.

Pour autant, le réalisateur n'opère pas dans le confort. «Il faut, pour trouver, savoir se perdre», répète-t-il à l'envi. «Je pars d'un hôtel sans savoir qui je vais rencontrer ou ce que je vais voir. Aucun voyage n'est préparé d'avance».

Sa vie ne l'est d'ailleurs aucunement. Autodidacte, Christian Barani a fait des études de Sciences Economiques, puis s'est improvisé – sans succès – vendeur de photocopieur. Sachant pertinemment que le cinéma l'intéressait plus que tout, il s'est dès lors entêté à collecter d'utiles cartes de visite.

Enfin, la rencontre avec un film a fini par renforcer l'évidence. «Waterproof», une vidéo de Jean-Louis Le Tacon montre Daniel Larrieux réalisant, dans une piscine, d'étranges chorégraphies*. Voilà qui fascine. «C'était exactement ce que je voulais faire».

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L'aspect chorégraphique, dans l’œuvre de Christian Barani, n'est pas à minimiser. Tout est, pour lui, histoire de «mouvements» et de «corps». «J'ai toujours considéré l'architecture comme un potentiel à vivre. Ce qui m'intéresse se sont les corps qui s'y déplacent. Je n'ai aucun intérêt à filmer une construction vide», résume-t-il.

Encore faut-il créer les conditions de la rencontre. «Je n'ai, en la matière, aucune stratégie. Toutefois je pense systématique à la manière dont j'arrive avec mon propre corps. En face, je sens pertinemment si l'autre accepte ou refuse la rencontre», dit-il.

En Namibie, Christian Barani est parti filmer le désert, un désert de pierre et de fer. «Ce paysage idyllique et merveilleux est subitement devenu un paysage terrifiant. Un génocide y a eu lieu. Je suis rentré à Windhoek, la capitale, avec le désir de saluer ces gens dont les aïeux ont connu l'horreur. Je suis parti, une nouvelle fois, à la dérive, pendant deux jours, pour rejoindre leur township. J'y suis arrivé. J'étais le seul blanc, rougi par le soleil, transpirant, fatigué à n'en plus pouvoir. Les gens présents m'ont alors demandé ce que je faisais ici. Je leur ai répondu être venu à pied pour les voir. Ils ont ri de cette situation absurde, de cette folie, puis m'ont généreusement accueilli. Si j'étais descendu d'un taxi, je n'aurais très certainement pas été accepté», raconte-t-il.

L’accueil fait est d'autant plus facile qu'il y a un enjeu politique dans l'image. «Celui qui est filmé se sent moins seul», précise Christian Barani. La valeur du témoignage l'emporte sur toute fausse pudeur.

«J'ai toutefois tenté de faire une dérive en France, depuis Brest. Mais, la chose s'est révélée impossible. Les gens craignent l'image et ne comprennent plus sa valeur politique. Toute le monde fait valoir son droit à l'image alors même que tout un chacun déverse sa vie sur les réseaux sociaux. Le problème est culturel mais aussi urbain. L'espace public et l'espace privé se jouxtent sans s'interpénétrer. Il n'existe pas de zones tampons. Aucune zone intermédiaire n'autorise l'échange et n'ouvre la relation. L'efficacité émanant de la ville contemporaine rend impossible la dérive», soutient-il.

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Reste enfin, au-delà de l'expérience propre, la question du montage et de la restitution. «Que signifie montrer un film dans un centre d'art ? Reconstruire un cinéma ? Eriger une black box ? Ou bien réaliser un objet qui dialogue avec l'espace ? Une sculpture ou un tableau n'est jamais isolé, pourquoi donc un film devrait être contenu et séparé du reste ? Je prend soin de déployer mes films dans l'espace. Le spectateur fait quant à lui son propre montage en circulant. Il s'agit de donner ce même sentiment de liberté que celui qui porte tout visiteur dans un musée», résume Christian Barani.

De fait, le réalisateur s'émancipe des formes convenues et se rappelle volontiers au souvenir d'expériences lointaines, notamment de la «Polyvision» proposée en 1927 par Abel Gance qui se présentait davantage poète qu'ingénieur ou technicien. La mauvaise fortune de ces dispositifs regrettés est à mettre sur le compte de «la culture de l'uniformisation» et de la «rentabilité». Pour autant, faut-il les condamner à l'oubli ? Christian Barani les exhume.

Lors de l'exposition Chandigarh conçue par Thierry Mandoul et Enrico Chapel présentée à Paris, à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine**, le réalisateur avait déjà pris le parti de présenter sur huit écrans distincts plus de 14 heures de films retraçant une longue expérience urbaine. Impossible de tout visionner en une seule et unique fois car, après tout, une ville ne s'offre jamais dans sa totalité à celui qui la visite durant quelques jours, peut-être même à celui qui y passe sa vie entière.

C'est la poésie du hasard que Christian Barani convoque dans ses oeuvres.

Celle aussi de la dérive… pour que chacun puisse, en fin de compte, se perdre et peut-être, (se) trouver.

Jean-Philippe Hugron

* Extrait : https://vimeo.com/122356947
** Lire à ce sujet : http://www.lecourrierdelarchitecte.com/article_7069

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