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Exposition | Mais à qui appartient le paysage ? (27-09-2017)

L'exposition proposée dans le cadre d'Agora par Arc-en-Rêve au sein de son gonflable installé pour l'occasion dans le jardin botanique de Bordeaux, présente une «collection de paysages». Les dates suggérées, 1987-2017, invitent à un regard rétrospectif. L'événement, qui promet d'être prochainement exposé entre les murs de l'entrepôt Lainé, interroge toutefois sur l'appréciation d'une discipline aux contours bel et bien flous.

Aménagement extérieur/Paysage | France

«Il n'est pas dans les habitudes d'Arc-en-Rêve de fouiller dans les archives», sourit Michel Jacques, directeur artistique du centre d'architecture bordelais. Et pour cause, Arc-en-Rêve prend généralement un malin plaisir à dénicher quelques avant-gardes pour les révéler au public.

Pour autant, les expositions organisées depuis plusieurs décennies livrent un témoignage saisissant sur les évolutions du métier autant que sur les différentes approches de la construction. Dans ce vaste panorama, le paysage a bien entendu occupé de riches heures. Elles sont, pour la première fois, compilées pour répondre au sujet imposé par la biennale de Bordeaux dont le thème était «Paysages Métropolitains».

Arc-en-Rêve s'est toutefois arrêté à la notion de «paysages» dont l'institution livre une «collection». Collection de projets mais aussi d'appréciations. L'exposition présente des matériaux aussi divers que des photographies, des films, des dessins… et surtout quelques textes finement rédigés par Karine Dana, journaliste. En synthétisant la pensée de maîtres d'oeuvre et en présentant brièvement les projets, l'auteur livre un état des lieux du paysage.

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La réflexion aurait pu être menée logiquement par des paysagistes. Arc-en-Rêve leur a malicieusement adjoint des architectes, des artistes-botanistes, des jardiniers, des designers, des urbanistes. From London ou de Paris, originaire des Pays-Bas ou aus Deutschland. Les approches sont donc riches et variées. 

«J'ai, pour ma part, une vision du paysage assez naïve et romantique : je veux créer des paradis, des mondes de fantaisies», assure Petra Blaisse, designer et paysagiste.

«Nous sommes opposés à ce mythe romantique – toujours d'actualité – du jardin anglais qui imite, brouille et illusionne», affirme de son côté Topotek 1, l'agence berlinoise. D'un cartel à l'autre, la joute semble être lancée.

«Le paysage nous intéresse du point de vue de l'espace habité et de l'espace public. Comment peut-on créer de l'espace social par le paysage ?», s'interroge, quant à lui, Yvan Detraz, architecte, membre de Bruit du Frigo, «hybride entre bureau d’étude urbain, collectif de création et structure d’éducation populaire».

51N4E, architecte, avance exactement la même logique : «en tant qu'architectes, nous nous intéressons au paysage comme espace public». Pour illustrer ce propos, choix fut fait de présenter l'aménagement de la place Skanderbeg à Tirana. L'esplanade, par ses pentes douces, forme une légère pyramide. «Cette figure déstabilise les rapports entre les bâtiments historiques. L'architecture semble transformée du fait du mouvement et de la hauteur des gens», rapporte Karine Dana.

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«Le paysage n'est pas une spécialité professionnelle. C'est une philosophie qui me sert à réaliser des villes et des bâtiments, et même parfois des jardins. S'occuper de la relation intérieur/extérieur – et inversement – est une manière d'être paysagiste et de faire de l'architecture», défend Alexandre Chemetoff. Les limites se montrent poreuses. «Nous sommes sortis de l'idée de séparation ou de composition entre architecture et nature au profit d'une relation plus géographique, organique et immédiate», assure Dominique Perrault.

De fait, Rem Koolhaas en évoquant le souvenir d'Yves Brunier, disparu à l'âge de 29 ans, écrit que «ses connaissances de la nature m'ont permis de confirmer l'intuition que j'avais sur la déviation en cours, sur le fait que le paysage était en train de devenir le seul médium capable de créer des connexions dans la ville».

Si une certaine convergence semble palpable du côté de nombreux architectes pour qui le paysage se fait un outil utile et fondamental, bien des paysagistes présentés dans cette «collection» montrent d'autres opinions.

«J'ai le sentiment que l'ont focalise beaucoup trop d'attention et d'importance sur les datas, jusqu'à définir le dessin même des projets. Légitimée par la cause climatique, cette tendance dominantes à l'objectivisation du territoire me semble dangereuse, car elle relègue l'approche sensible, subjective et personnelle en arrière plan», prévient Catherine Mosbach, auteur, entre autres, du jardin botanique de Bordeaux.

Gilles Clément regrette aussi «les plans de gestion» : «on ne donne pas au jardinier la possibilité d'avoir un point de vue sur le paysage», dit-il. Si pour le célèbre paysagiste – et jardinier – la vie ne peut être programmée… certes mais la «revitalisation» reste l'objectif de certains projets. Parmi eux, la «renaturation» de l'Aire du Canton de Genève par Georges Descombes. Ce projet propose de déplacer une rivière hors de son canal. Le film montre toutefois une étonnante composition géométrique, une grille de losanges à même de produire les conditions d'une dynamique propice à l'accélération du cours d'eau.

Dans ce même esprit, le travail d'Isabelle Auricoste est présenté, notamment le paysage de la vallée de la Vézère. Celle qui promet de ne pas travailler «à la manière d'un peintre» a révélé des falaises de pierre disparues sous la végétation. L'enjeu était à la création d'une «identité patrimoniale préhistorique».

D'autres points de vue sont présentés : ceux d'Emilio Ambasz, de William Alsop, Michel Desvigne, Liliana Motta, Cyrille Marlin ou encore GRAU ou Bas Smets, commissaire d'exposition d'Agora 2017.

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Plus qu'elle ne se visite, l'exposition se lit. L'ensemble des témoignages, aussi succincts soient-ils, illustre combien le paysage reste un territoire d'exploration fascinant pour résoudre, tant que faire se peut, nombre de problématiques sociales, politiques et culturelles laissées en jachère par la modernité. Toutefois aucun consensus n'existe. Le paysage reste grand ouvert.

Jean-Philippe Hugron

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