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Portrait | Il était l'architecte le plus dangereux du monde (12-10-2017)

L'appréciation n'est pas celle du Courrier de l'Architecte… mais du FBI. Sous la plume de son premier directeur, J. Edgar Hoover, elle cible un américain : Gregory Ain (1908-1988). Ses fréquentations teintées de rouge et ses accointances politiques pour ne pas dire communistes l'ont désigné pour être l'objet d'une étroite surveillance tant et si bien que certaines de ses œuvres ont disparu...ni vu, ni connu !

Etats-Unis

Nom : Ain. Prénom : Gregory. Date et lieu de naissance : 28 mars 1908, Pittsburgh, Pennsylvanie, États-Unis. Date et lieu de décès : 9 janvier 1988, Comté de Los Angeles, Californie, États-Unis.

Le dossier constitué par le FBI détient bien d'autres détails. Sur son enfance déjà. Le petit Gregory grandit en Californie à Llano del Rio dans une «colony» développant une approche expérimentale et collective de l'agriculture… Déjà suspect.

Gregory Ain, teenager, découvre, sous le soleil de L.A., Rudolf Schindler et sa formidable production. La scène californienne est alors dominée par une génération d'architectes modernes exilés, tous formés à Vienne.

Direction donc les Beaux-Arts, et ce, sans hésitation.

Le parcours n'est alors plus linéaire : Ennui sur les bancs de l'école. Abandon des études. Apprentissage chez Neutra. Quelques amours mais aussi d'enrichissante collaborations professionnelles arrivent à point nommé. Enrichissantes intellectuellement, cela va sans dire.

En 1935, Gregory Ain fonde sa propre agence. Il réalise pour des gens comme les autres, dans la ville de nulle part, de petites maisons flexibles avec cuisine ouverte. Une nouveauté.

Parmi ses clients compte Harry Hay. L'homme est connu pour être le fondateur de la première organisation militant pour la reconnaissance des droits des homosexuels. La maison que Gregory Ain lui imagine en 1939 deviendra un haut lieu de ralliements...dûment surveillé par le FBI.

En 1940, l'architecte reçoit une bourse pour étudier la préfabrication. Pendant la guerre, il est ingénieur en chef pour Charles et Ray Eames et développe avec eux la chaise plywood.

La paix une fois signée, Gregory Ain s'associe, dans un premier temps, avec Joseph Johnson, Alfred Day et Garrett Eckbo puis, dans un second temps, avec un autre architecte… James Garrot, qui, en 1946, est le second Afro-américain admis par l'American Institut of Architects. Une provocation !

Philip Johnson, commissaire au MoMA, Museum of Modern Art, remarque Gregory Ain et lui propose, en 1950, de participer à la création d'une maison dans les jardins de l'institution.

L'année précédente, Marcel Breuer avait répondu au même exercice. Sa proposition avait été controversée, jugée trop «élitiste» et ce d'autant plus que la famille Rockefeller en fit l'acquisition. L'achat n'était pourtant pas sans raison. Il s'agissait bien plus de remplir les caisses du musée, vidées par la coûteuse initiative, que de féliciter la création d'un architecte émérite.

Pour la nouvelle édition de ce programme visant à montrer, selon le communiqué de presse de l'époque, qu'«une architecture de qualité est possible dans un environnement suburbain typique», Gregory Ain semblait être la personnalité indiquée.

Et pour cause, il «est l'un des architectes américains modernes ayant fait montre d'une expérience en matière de conception de projets pour constructeur-spéculateur. L'une de ses plus remarquables contributions est le développement de Mar Vista à Los Angeles», prévient alors le MoMA.

02(@MoMA)_B.jpgPhilip Johnson et Gregory Ain, malgré tout, ne se connaissaient pas réellement. Ils ont toutefois ceci en commun qu'ils sont tous deux fichés et surveillés par le FBI en 1950. Le premier pour ses affinités nazies pendant la guerre, le second pour sa proximité avec le parti communiste.

La maison est, quoi qu'il en soit, sponsorisée et construite. Du 19 mai au 29 octobre 1950, elle accueille le public du MoMA mais, loin des pelouses de la 53e rue, McCarthy, sénateur, instigue depuis Washington la «peur rouge». Gregory Ain est alors clairement ciblé.

Depuis, l'architecte, malgré le tremplin considérable que lui offre l'exposition new-yorkaise, n'obtient presque plus aucune commande. Il est même exclu du programme 'Case Study Houses', ces villas expérimentales développées en Californie par le couple Eames ou encore par Richard Neutra dont il a été si proche.

Gregory Ain quitte donc, plus ou moins contraint, la Californie pour rejoindre l'école d'architecture de l'université de Pennsylvanie dont il devient le doyen en 1963. En 1967, il retourne à Los Angeles. Malade, il peine à développer une nouvelle agence. Il décède en 1988.

Le Los Angeles Times pleure alors «l'un des héros de l'Architecture». «Ain a défendu une approche rare et humaniste. La conception d'un projet devait être pour lui le moyen d'améliorer la vie des gens», précise Sam Hall Kaplan dans sa nécrologie.

Une organisation angéline luttant pour la préservation du patrimoine, la Los Angeles Conservancy, présente aujourd'hui Gregory Ain comme un «activiste social» et un «architecte visionnaire».

Pour s'en convaincre, il faudrait pouvoir visiter la maison produite dans la cadre de l'exposition du MoMA en 1950. Sauf que celle-ci a purement et simplement disparu...

Les archives du Musée d'Art Moderne présentent bien quelques lettres de potentiels acquéreurs mais toutes les correspondances s'évanouissent… Barry Bergdoll, actuellement commissaire au MoMA, regrette dans les colonnes du New York Times «le peu d'information sur cette maison qui a toujours été... un mystère». La nébuleuse rouge a, sans doute, été victime d'une virulente chasse aux sorcières…

Jean-Philippe Hugron

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