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Portrait | André Ravéreau par le détail (18-10-2017)

La disparition d'André Ravéreau le 12 octobre dernier ne signifie pas pour autant la dissolution de son enseignement. L'hommage invite aujourd'hui à la relecture immédiate de son œuvre ; l'exercice pertinent plonge tout un chacun dans des paroles sensibles, toujours d'actualité. D'aucuns découvrent alors un homme libre. Une leçon contre la réinvention permanente.

France

André Ravéreau s'est éteint. Il était l'élève d'Auguste Perret. Certes, jeune étudiant, il admirait Le Corbusier dont il possédait les livres. Il fallait cependant avoir les moyens de travailler dans le célèbre atelier de la rue de Sèvres puisqu'aucune rémunération n'y était promise.

Pis aller, l'atelier d'Auguste Perret n'en fut pas moins instructif. Le jeune André Ravéreau dont les études ont été bousculées par la Seconde guerre mondiale, a fait la part belle à l'intuition. «Je commençais à dessiner par détails, c'était pour moi une évidence intuitive, je dessinais par morceaux. Au moment où Perret venait me corriger, je lui montrais les morceaux, et puis je lui expliquais qu'après il y aurait ça et ça… il mettait son lorgnon et me disait : 'je vous fais confiance'. Il m'aimait bien, parce qu'au fond, cette manière d'aborder les choses lui plaisait. Il y avait de la connivence entre nous. Il m'a dirigé vers ce qui me motive aujourd'hui, partir du détail construit, du matériau, des éléments...des ingrédients qui feront un tout harmonieux», écrivait-il dans son livre intitulé Du local à l'universel*.

Si André Ravéreau devinait en lui quelques aptitudes, l'enseignement qu'il a suivi n'en a pas moins été insuffisant. «C'est en Céphalonie que j'ai compris comment devrait s'effectuer la formation d'un architecte. Comme la plupart de mes camarades, durant mes études, j'avais travaillé chez des patrons qui nous faisaient faire des avants-projets, des projets mais ne nous envoyaient jamais sur un chantier. Mon premier chantier a été le mien, ce qui est absurde», racontait-il. 

Le temps de la construction restait à ses yeux celui de la pédagogie. «A chaque fois sur le chantier, que rencontre-t-il [l'architecte] ? Des détails. Avant de dessiner, il aura la compréhension du construit, des problèmes que pose l'acte de construire», notait-il.

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Grouillot ou gratte-papier, ses passages en agence, chez Roux-Dorlut & Badani ou encore chez Lods n'ont pas été des plus convaincants. «On faisait le 'nègre' chez un architecte, en réalité on faisait le projet, parce que l'architecte lui, était occupé à faire des affaires. Même chez Lods cela pouvait se passer ainsi. Un jour, Lods m'a confié un programme d'hôtel en Afrique – au Cameroun je crois – où je n'étais jamais allé, et il m'a laissé travailler tout seul, avec un paquet de revues L'architecture d'aujourd'hui pour prendre des idées. Alors, je lui ai fait une architecture bâtarde, moderne, probablement de forme carrée ; je ne sais plus ce que c'était, mais c'était certainement très mauvais ou, au mieux, inconsistant», reconnaissait-il.

Le jugement était somme toute sévère. André Ravéreau regrettait que ces architectures n'étaient «conçues par personne» : «cela me pesait», disait-il.

Si l'île de Céphalonie, en Grèce, avait offert une prise de conscience, l'Algérie fut, plus encore, une révélation. Le nom d'André Ravéreau restera intimement lié dans l'imaginaire collectif à celui du M'Zab, cette région aux portes du désert qu'il étudia dès 1949 pendant plus de vingt ans.

Ainsi, plus que les 'architectures conçues par personne', André Ravéreau admirait les «architectures sans architecte», ces architectures «nécessaires» et «suffisantes». Tant et si bien que ses travaux s'en sont ouvertement inspirés.

«Passéiste !», lui rétorquaient volontiers ses pairs modernes. A Michel Ragon même d'évoquer l'art d'André Ravéreau sous les traits d'un «indigénisme» toutefois «allié à la modernité». Le mépris à l'égard du «savoir populaire» ne manquait pas d'étonner vertement André Ravéreau qui y voyait, quant à lui, les préceptes d'une «architecture savante». «Le vernaculaire c’est la culture !», lançait-il.

Pour autant, il n'était pas dogmatique. Sa fille, Maya Ravéreau, qui aujourd'hui anime l'association Aladar** qu'elle espère voire survivre encore quelque temps à son père, évoque une figure «qui a toujours refusé de s'enfermer dans une quelconque doctrine». Il apparaissait communiste pour les communistes, chrétien pour les chrétiens ou musulman pour les musulmans. Il faisait usage de la terre crue autant que du parpaing.

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L'important était d'appliquer les principes d'une architecture située. «Ne véhiculez pas le Havre à Marseille, alors que c'est ce que l'on a fait depuis des siècles, bien avant l'industrialisation, notamment avec l'architecture de prestige, qui peu à peu a pesé sur le populaire en milieu urbain», disait-il.

Le «prestige», du reste, résidait selon lui ailleurs. «Une architecture bonne c’est-à-dire répondant au mieux aux besoins du milieu physique - même construite avec les plus extrêmes simplicité et économie - peut être belle. Et si elle est belle, elle peut également être prestigieuse, sans intention de l’être», affirmait-il.

L'observation, la préservation et la transmission n'était toutefois pas sans remise en cause. L'exercice lui paraissait même fondamental tant il était «la condition de ce siècle», le XXe.

«Quand tu fais un projet après un autre, tu te remets en question car tout change très vite : les conditions sociales, les performances et les possibilités de mise en œuvre des matériaux. Ce n'était pas vrai pour les millénaires qui nous précèdent, personne ne se remettait en question aussi rapidement que nous sommes contraints de le faire. C'était relativement statique. On présente la modernité comme étant la qualité de distinguer chaque chose. Comme le dit justement Niemeyer, je fais différent, je fais autre chose. Mais chez lui, ce n'est pas une remise en cause, c'est simplement qu'il ne veut pas refaire à l'identique. Dans l'absolu, il a raison, nous sommes 'obligés' d'être différents. S'il y a remise en cause, le résultat est cohérent. Mais si je le fais juste pour être différent, alors là ça ne marche pas. La variabilité de ses conditions d'exercice mène l'architecte à une ambiguïté. La majorité des architectes arrive à la situation où ils se sentent acculés. Ils se disent 'je dois briller. Il faut que je jongle, et que je tienne mon rôle, si je fais toujours la même chose, je ne serai plus crédible'», regrettait-il.

Plus crédible qu'André Ravéreau, difficile ! Son œuvre et son parcours demeurent une puissante démonstration contre les prestidigitateurs qui ne cessent de «jongler». Cette triste disparition n'affectera heureusement pas un enseignement qui s'avère, aujourd'hui, plus que jamais nécessaire.

Jean-Philippe Hugron

*André Ravéreau, Du local à l'universel, Editions du Linteau, 2007 http://www.editions-linteau.com/livres/du-local-a-universel/
** http://www.aladar-assoc.fr/

André Ravéreau en quelques dates :

Né en 1919.
Entre 1946 et 1950 - élève d’Auguste Perret.
1965-1973 - architecte en chef des monuments historiques en Algérie.
1973 - crée l’atelier E.R.S.A.U.R.E.1 dans la vallée du M’Zab, au sud de l’Algérie, où il propose un enseignement basé sur l’apprentissage d’une culture constructive par la pratique, par le chantier.
1975 - installation en Ardèche.
1980 - prix d’architecture Aga Khan pour le centre de santé de Mopti au Mali.
1983 - médaille d’argent de l’urbanisme décernée par l’académie d’architecture.
De 1985 à 1993 - architecte conseil au C.A.U.E. de Lozère où il rédige ses premières fiches techniques adaptées à l’architecture de pierre.
2012 - médaille du mérite de l’Algérie pour sa contribution à la valorisation du patrimoine de ce pays.
2014 - le centre Pompidou acquiert un certain nombre de ses dessins.
2012-2016 - donne diverses formations et conférences via l’association Aladar, poursuit ses activités de recherche en vue de les diffuser (publications, vidéos).

Réactions

Aldo | p/CNEA | Alger | 28-10-2017 à 11:07:00

c'etait ma fille architecte qui m'a annoncé la m... nouvelle,tout de suite j'ai contacté l'ordre local des architectes pour leur annoncer le décés de l'architecte,malheureusement personne n'a voulu répondre,c'est l'ingratitude,tandis que a l'EPAU on a annoncé son déces est basta.

JEAN | ARCHITECTE | ILE DE FRANCE | 19-10-2017 à 09:24:00

Bravo, pour la qualité de l'article, la possibilité de mettre en perspective les réflexions architecturales d’aujourd’hui

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