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Actualité | Syrie, la bataille des idées autour de la reconstruction (08-11-2017)

L’Occident aime s’ingérer. Sa prétendue vocation universelle et civilisatrice…sans doute. La situation syrienne lui reste néanmoins étrangère. Pour autant, la convoitise d’industriels, de constructeurs mais aussi d’architectes est alimentée par l’effort de reconstruction qu’ils tentent d’ores et déjà de théoriser depuis l’Europe ou l’Amérique du Nord. La situation vue depuis Damas ou Alep est autre. Sina Zekavat, chercheur en architecture, s’est fait l’écho d’une réaction syrienne à l’encontre de ces visions extérieures. Un passionnant article paru le 13 septembre 2017 sur la plate-forme Global Voices en fait état.

Moyen Orient

DES ARCHITECTES SYRIENS RELEVENT LE DEFI DE LA RECONSTRUCTION DES MAINTENANT
Sina Zekavat - Global Voices


A l’époque où les bombardements aériens d'Alep par le régime d'Assad et ses alliés se faisaient de plus en plus nombreux en février 2016, un concours international intitulé «Syria: postwar housing competition» a été lancé via internet.

Organisé par ‘Matter Better’, un site web ayant pour objectif de résoudre «les problèmes actuels de l'humanité en organisant des concours d'idées dans les domaines de l'architecture et du design», l’appel à projet mettait en avant les différences entre les approches syrienne et non syrienne de la reconstruction pendant la guerre.

La compétition se concentrait toutefois sur une réalité «d'après-guerre». Elle exigeait des participants qu’ils «proposent des solutions remédiant à la pénurie de logements, une crise rencontrée dans les villes de Syrie libérées mais aussi ravagées par la guerre au moment du retour des réfugiés». Les architectes étaient alors invités à penser «des conditions d’habitation suffisamment attractives pour inviter les Syriens ayant fuit leur pays à revenir».

Les participants étaient également amenés à «penser la plus grande échelle» et à «proposer des typologies qui pourraient être utilisées n'importe où en Syrie et un nombre de fois infini jusqu'à ce que la crise du logement d'après-guerre soit résolue».

Des plateformes d'architecture aussi connue qu’Archdaily ont relayé cet appel à projet qui a attiré 245 propositions provenant principalement d'Europe. Aucun architecte syrien ou moyen-oriental n’a fait partie du jury qui était principalement composé d'Européens, de Russes et d’Américains.

03(@USAID)_B.jpgLa reconstruction débute pendant la guerre et non après

Des architectes, des ingénieurs et des militants de la société civile syrienne ont envisagé et mis en œuvre un processus de reconstruction très différent dans leur pays en se concentrant sur le présent.

Leur ingénieuse approche «ascendante» repose sur l'idée que les efforts de reconstruction ne peuvent être reportés à un avenir «post-conflit» pour lors indéfini et hypothétique. De nombreux architectes sur le terrain estiment que le besoin de reconstruction est urgent et indissociable de la réhabilitation en cours et de la protection des civils.

Leur approche a abouti à un engagement proactif et ininterrompu lors de projets de réhabilitation tout au long du conflit. Ces réalisations peuvent paraître moins importantes visuellement que les projets non-syriens. Ceci étant dit, ils se concentrent davantage sur l'engagement des acteurs sociaux, économiques et politiques émergents sur le terrain.

Qibaa Studio, un jeune collectif architectural du nord de la Syrie, expérimente depuis 2013 des stratégies de logement «centrées sur les usagers». Pour ce faire, il utilise des ressources locales et adopte une approche vernaculaire. Son but est de «préserver la culture syrienne tout en utilisant et développant les capacités locales». La présentation précise : «Nous sommes un groupe d'architectes syriens. Nous nous sommes rencontrés dans le nord du pays à la suite de la révolution syrienne en 2011. Au milieu des destructions que notre nation subit physiquement et socialement, nous croyons profondément que la planification de la reconstruction doit commencer dès maintenant, pendant le conflit et non à sa fin. Le travail débute dans les cœurs et les esprits de ceux qui souffrent des horreurs de la guerre et qui veulent changer la société afin qu'il n'y ait plus de retour à la violence. C'est une part essentielle des négociations pour le retour à la paix».

«Fort de cette conviction, nous avons créé Qibaa en 2013, un studio visant à développer des pratiques durables grâce auxquelles nous pouvons répondre aux besoins urgents de communautés dans la situation actuelle. Nous préparons le terrain pour permettre, sur le long terme, à notre pays ravagé par la guerre, un long processus de récupération».

Architectures de résistance

Khaled Malas, architecte et commissaire d’exposition, syrien et originaire de Damas est le co-fondateur du Sigil Collective. Il est impliqué dans le processus de réhabilitation à travers ce qu’il désigne les «monuments de tous les jours» ou encore les «architectures rurales de résistance» spécifiques aux zones assiégées et ciblées par le régime d'Assad.

Khaled Malas définit son rôle d'architecte en s'appuyant sur les réseaux de résilience existants, tous établis par des organisations issues de la société civile locale et ce, à travers toute la Syrie. L’enjeu est de préserver la vie et la dignité de chacun y compris et surtout durant la guerre. A propos de son travail, Khaled Malas note : «Alors que les conditions actuelles semblent désastreuses, les gens n'ont pas perdu espoir. En Syrie, une résistance de plus en plus puissante trouve son origine dans le quotidien de ceux qui osent penser et agir différemment avec diligence. C'est parmi ces femmes et ces hommes courageux que nous avons trouvé nos collaborateurs. Entre autres formes, nous avons réalisé une série architectures rurales et semi-rurales parmi les plus humbles», dit-il.

02(@Zyzzzzzy)_B.jpgDes paradigmes changeants

Omar Abdulaziz Hallaj, architecte et urbaniste syrien originaire d'Alep, appelle les grands médias à discréditer les notions de reconstruction «après-guerre» qui ne sont, pour lui, qu’un «mythe». Lors d'un récent atelier et séminaire au département d'urbanisme intégré et de conception durable à l'Université de Stuttgart, Omar Abdulaziz Hallaj a expliqué que «l’idée selon laquelle le conflit s’arrête un jour et que le lendemain débute une grande reconstruction est un faux paradigme. Ce ne sera pas un lendemain», assure-t-il.

Omar Abdulaziz Hallaj estime aussi qu'un processus de reconstruction centralisé, à grande échelle et de rayonnement national est tout simplement impossible. Tout effort sérieux de réaménagement doit tenir compte, selon lui, des notions de simplicité, d’ «informalité», d'économie locale mais aussi de planification décentralisée.

«Les approches centralisées de planification pour la reconstruction ne sont pas réalisables ; elles ne l'ont jamais été et ne le seront jamais. En réalité, la croissance urbaine aura les contours d’une construction informelle à quelques exceptions près où les politiques néolibérales encourageront des opportunités limitées aux nouveaux chefs de guerre et leurs partenaires régionaux», dit-il.

«Bien entendu, ces quelques exceptions auront fière allure face caméra. Elles pourraient même attirer quelques centaines de milliers de touristes au bout de 20 ans. Il y aura probablement ces deux ou trois exceptions en Syrie qui présenteront de beaux paysages et des façades restaurées comme à Beyrouth. Ce sont des zones où très peu de monde pourra aller. Le reste du pays restera dévasté», poursuit-il.

«Nous devons donc changer de perspective. Nous devons nous éloigner de la centralisation et accepter, pour les prises de décision, la décentralisation comme nouveau paradigme. Nous devons accepter l'informalité parce que nous ne pouvons plus créer de solutions normatives, belles et grandioses qui ne seront pas mises en œuvre. Ces belles solutions normatives devraient, de surcroît, augmenter la corruption. Nous devons passer d'une planification spatiale stricte à des négociations flexibles rendues possible par la présence d’acteurs sociaux sur le terrain».

Lors d'une récente conférence au Département d'Architecture de l'Université de Venise, Omar Abdulaziz Hallaj a évoqué le «droit au retour» des Syriens déplacés de leurs maisons et de leurs quartiers. Il a souligné que les architectes jouent un rôle fondamental dans ce processus. Toutefois, ils peuvent aussi bien faciliter qu’entraver ce retour : «Qui a le droit de revenir en ville ? Vous, en tant qu'architectes et planificateurs, dessinez parfois de beaux dessins, mais chaque ligne que vous mettez sur votre dessin décidera de qui reviendra en ville et de qui ne reviendra pas. Si vous faites de beaux et grands projets, qu'un seul grand promoteur est susceptible de développer, il est fort probable que de nombreux Syriens ne pourront jamais retourner dans leurs villes…»

Sina Zekavat

(Texte adapté de l'anglais par LCDLA)

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