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Actualité | Le plus Schinkel possible ! (06-12-2017)

Le slogan du concours «interdisciplinaire» lancé à Berlin pour la reconstruction de la Bauakademie est étonnant. En effet, il s’agirait de reconstruire à l’identique…ou presque… un édifice signé Karl Friedrich Schinkel qui, au XIXe siècle fit particulièrement école : la Bauakademie. L’appel à projet réveille toutefois les vieux démons de la reconstruction et interroge une génération d’architectes, dont Matthias Sauerbruch, sur une telle opportunité.

Patrimoine | Brique | Berlin

Le projet de Karl Friedrich Schinkel était, pour son époque particulièrement avant-gardiste. L’édifice, tout de briques, avait été conçu de façon rationnelle. Les matériaux mis en oeuvre avaient été laissés à l’état brut alors même que l’adresse prestigieuse, en face du palais impérial, laissait espérer quelque noble ornementation.

Beaucoup ont alors deviné dans ce projet novateur un exemple tout droit inspiré du voyage que l’architecte réalisa en Angleterre pour se familiariser avec les constructions nées de la révolution industrielle.

Le provoquant édifice a malheureusement été victime de la Seconde guerre mondiale. Depuis l'outrageuse démolition, le terrain est resté vierge de toute construction, hanté par l’espoir de voir un jour, à nouveau, reparaitre les hautes façades de briques.

70 ans plus tard, de fantôme, l’édifice est en passe de devenir réalité. L’ambition nécessite toutefois un effort financier conséquent mais aussi une réflexion sur l’opportunité de reconstruire un tel bâtiment au cœur de Berlin.

De fait, articles et tribunes se multiplient. Les uns répondent aux autres. Ulf Meyer, dans les colonnes du Frankfurter Allgemeine Zeitung s’interroge ; il propose en toute logique de ré-inviter Schinkel lui-même au concours d’architecture.

L’ironie mordante s’accompagne d’une vive critique. L’auteur dénonce un gouvernement fédéral «qui se construit une capitale» et, pour ce faire, l’argent des impôts «coule à flot».

Berlin est, quant à elle, «se retrouve devant le fait accompli». Ulf Meyer accuse le tandem K.-u-K. (Johannes Kahrs (SPD) et Rüdiger Kruse (CDU)) originaire de Hambourg et membre de la commission budgétaire au parlement fédéral, de déverser sur la capitale allemande des fonds à profusion pour la reconstruction de monuments disparus. La Bauakademie ne serait que l’énième étape d’un long processus.

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Dans les colonnes du même journal, Matthias Sauerbruch, associé fondateur de la célèbre agence berlinoise Sauerbruch Hutton, met en doute la pertinence d'une reconstruction. 

«Les avis en ce qui concerne la reconstruction de la Bauakademie se divisent en deux camps : les uns veulent retrouver le corps de ce bâtiment, les autres, son esprit. L’enthousiasme qu’éveille cette construction innovante dans les consciences n’a d’égal que le doute qu’inspire sa restitution. Ce, d’autant plus que les Berlinois sont, chaque jour, confrontés au fiasco du Berliner Schloss : dans le voisinage direct de la Bauakademie, une masse énorme se trouve être reconstruite à cause de sa supposée symbolique. En outre, ce château n’a toujours pas trouvé de contenu qui justifie l'ensemble de ces efforts», écrit-il.    

Autant que le Berliner Schloss, la Bauakademie serait une coquille vide. Hermann Parzinger, président de la fondation du patrimoine prussien, est interrogé par Ulf Meyer à ce sujet. La réponse est étonnante : «la question ne se résume pas au reko-stil [style ‘reconstruction’, ndlr] ou à une possible modernité. Si la Bauakademie est reconstruite, il faudrait ensuite mettre un terme à ces initiatives de restitution», dit-il.

Cité lui aussi par Ulf Meyer, Paul Kahlfeldt, architecte berlinois et membre de l’association «Internationale Bauakademie Berlin», défend une reconstruction fidèle comme étant la seule solution possible. «Schinkel a marqué comme aucun autre architecte l’aspect du centre ville». 

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Avec le Schlossbrücke, la Neue Wache, l’Atles Museum, l’église de la Friedrichswerder et la Bauakademie, Berlin bénéficierait dans cette boucle de la Spree du plus spectaculaire ensemble érigé par l’architecte.

Le tout aurait toutefois des allures de «reprise théâtrale»

«Schinkel était […] un révolutionnaire radical pour qui la tâche d’un architecte est, entre autres, de poursuivre une innovation continuelle. L’art n’est rien quand il n’est pas nouveau, écrivait-il dans son livre d’enseignement», souligne Matthias Sauerbruch.

«Schinkel n’aurait de surcroît jamais pensé copier un bâtiment historique pour y loger une institution progressiste», poursuit-il.

Dès lors, le concours lancé en septembre dernier se montre aussi ouvert qu’hésitant. Le Ministère fédéral de l’environnement, de la protection de la nature et de la construction espère donc développer «des usages avant-gardistes» au sein «d’espaces flexibles».

Pour ce faire, l’initiative se veut «interdisciplinaire» et s’adresse «aux architectes, ingénieurs, commissaires d’exposition et organisateurs d’événements».

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«La Bauakademie de Schinkel reconstruite ne doit pas être juste une copie de l’original mais doit être une fabrique créative qui mêlent, sous un même toit, science et art, recherche et enseignement, théorie et pratique», dixit Barbara Hendricks, ministre de l’environnement et de la construction. 

Le Berliner Schloss, lui aussi, n’est pas une copie de l’original… et cet exemple laisse présager le pire pour la Bauakademie. Quoi qu’il en soit, l’encre n’en finira pas de couler sur les bords de la Spree.

Jean-Philippe Hugron et Andreas Scheurer

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