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Projet | Palais de justice de Douai (59) signé Anne Demians (02-11-2010)

Comment inscrire ce nouveau Palais de justice dans le centre, quartier remarquable, de Douai? Comment représenter la symbolique judiciaire ? Comment concilier la pérennité de la justice tout en soulignant l’adaptation de la justice aux changements de la société ? Tels étaient les enjeux du concours. Les réponses de Anne Demians lui ont valu l'unanimité du jury. Découverte.

Bâtiments Publics | Justice | Nord | Anne Démians

Le texte ci-dessous a été écrit par Anne Demians

"Sur le thème dialectique de la pureté et de l’impureté de l’eau, on peut voir cette loi fondamentale de l’imagination matérielle agir dans les deux sens, ce qui est une garantie du caractère éminemment actif de la substance : une goutte d’eau pure suffit à purifier un océan, un goutte d’eau impure suffit à souiller l’univers. Tout dépend du sens moral de l’action choisie par l’imagination matérielle : si elle rêve le mal, elle saura propager l’impureté, si elle rêve le bien, elle saura faire rayonner la pureté bienfaisante".
Gaston Bachelard, L’eau et les rêves

Présentation architecturale urbaine

Le concours a pour objet l’implantation le long de la Scarpe, dans le centre ville de Douai, d’un nouveau Palais de Justice regroupant le Tribunal de Grande Instance et le Tribunal d’Instance. La réalisation de ce nouveau Palais de justice répond à la volonté de regrouper les juridictions douaisiennes. Cette nouvelle juridiction se trouve ainsi à équidistance de la Cour d’appel située sur le site de Pollinchove, sur la rive opposée du canal de la Scarpe, et du tribunal de commerce situé sur la rue Saint-Julien.

Le concours de la construction du Nouveau Palais de justice de Douai posait trois enjeux principaux :
- tout d’abord un premier enjeu d’urbanisme : comment inscrire ce nouveau Palais de justice dans le centre, quartier remarquable par la proximité de la Scarpe ;
- un deuxième enjeu : comment représenter la symbolique judiciaire ;
- un troisième enjeu : comment concilier la pérennité de la justice tout en soulignant l’adaptation de la justice aux changements de la société.

Un premier enjeu urbain : l’intégration du Palais de justice dans le site

Dans ce quartier résidentiel, à proximité immédiate du centre ville de Douai, le projet inscrit le nouveau Palais de justice de Douai en symbiose avec son environnement. Sur des fractures historiques encore perceptibles, le terrain s’étire en éventail entre la ligne sinueuse de la rue Saint Julien, à vocation de rue urbaine continue dans son front bâti et celle plus fluide et discontinue du bras du quai Bertin. Il s’agit là, plus que de construire un bâtiment isolé, de créer un lieu, de continuer la ville. Le projet s’appuie sur les lignes de forces du site. Il les décline selon les différents environnements et constructions existantes. Il révèle leur médiane sous-jacente et englobe dans la composition urbaine l’ensemble des parcelles adjacentes.

02(@Anne-Demians)_B.jpgLe front bâti qui fait face au projet devient élément générateur de cette composition, la vibration de ces alignements en brique vient se refléter dans la Scarpe et contribue à la poésie du lieu. Il s’agit tout à la fois de préserver la vocation de rue urbaine qui longe le quai Bertin, et de se raccorder au canal, à la Scarpe. Pour ce faire, nous intégrons dans un aménagement unificateur les trottoirs, la voirie, la dépose minute pour développer un parvis à l’échelle du nouveau Palais de justice. Cette disposition permet de mettre en scène le Palais de justice et le quartier profite de cette extraversion de l’institution par la constitution d’un espace public remarquable et privilégié par la proximité de la Scarpe.

Ainsi nous trouvons comme dispositif urbain représenté sur le plan masse :
- à l’est, le canal et le parvis
- au centre le Palais de justice
- à l’ouest, au nord et au sud, la ville

Par l’agencement de ses masses bâties le Palais de justice apparaît comme un objet autonome vis-à-vis du tissu résidentiel qui l’entoure. Son respect de l’alignement et des gabarits environnants poursuit la formation du quai tel que Auguste Bertin l’avait aménagé à la fin du 19ème siècle. Par son inscription, le nouveau Palais de justice, est tout à la fois singulier comme expression de l’autorité qu’il représente et respectueux de l’échelle du tissu environnant.

03(@Anne-Demians).jpgPar son expression, le nouveau Palais de justice affirme tout à la fois sa singularité et son intégration dans le quartier. Il est revêtu d’une céramique blanche (terre cuite émaillée). Ce matériau traditionnel est ici utilisé dans une facture contemporaine et contribue à instaurer un dialogue, une résonance avec les bâtiments environnants construits en brique.

Un deuxième enjeu : la représentation de la symbolique judiciaire

Les Palais de justice construits depuis le milieu du XXème siècle se démarquent par l’abandon du répertoire architectonique et de ces silhouettes typiques à colonnes et fronton auxquelles la justice était associée dans la cité. Cette représentation aujourd’hui révolue représentait la répression et la sanction.

Il s’agit aujourd’hui à travers la construction de ce nouveau Palais de justice de :
- s’inscrire dans une représentation nouvelle de la justice, reflet précis de son nouveau rôle dans la société,
- préserver et réactiver les actes fondateurs, en préservant la solennité de son rituel immuable,
- chercher les nouvelles formes de la démocratie par une expression riche de sens,
- sécréter une nouvelle sacralité civile,
- proposer par son ouverture sur la ville et grâce à l’intégration des nouveaux moyens de communication, une justice supranationale dont l’accès au droit pour tous devient une des missions importantes.

Il s’agit d’exprimer le Palais de justice tout à la fois comme le lieu de l’autorité et comme le lieu de la médiation. C’est dans l’expression de cette dualité que le projet trouve son fondement. C’est par l’identification de ces deux temps de la pratique de la justice que la visibilité du rôle du juge prend tout son sens. Le juge n’est plus seulement celui qui tranche un conflit selon des règles particulières. Il devient acteur de la régulation sociale, de la prévention.

04(@Anne-Demians).jpgLe projet présente cette dualité dans l’agencement de ses masses bâties, dans une gémellité volumétrique. D’un côté, côté canal nous trouvons les salles d’audiences, temples du droit. De l’autre côté, côté ville nous trouvons les bureaux, lieux de la prévention et de la médiation. L’espace des salles d’audience est un espace dense, plein, profond et digne. Lieu où les tensions de la vie (sociale) s’apaisent mais ne se dissolvent pas, remplissent l’espace mais sont mises en apesanteur par l’ordre (la justice). L’espace des bureaux des différentes juridictions est le lieu de la parole, des échanges. Il s’exprime à travers une échelle moins solennelle plus proche du justiciable. La justice devient pacificatrice et régulatrice de désordre social.

Nous avons matérialisé la complémentarité programmatique et institutionnelle des Salles d’audience et des bureaux par l’expression architecturale suivante :
- Côté quai Bertin, le nouveau Palais de justice de Douai s’affirme par une certaine monumentalité pour marquer tout à la fois son autonomie vis-à-vis du tissu résidentiel qui l’entoure et proposer une expression forte de l’autorité qu’il représente.
- Côte ville, le corps de bâtiment des bureaux est pris dans un écrin de verdure, configuration propice à la conception d’espaces sereins, poétiques, et adaptés à la nécessaire confidentialité des échanges qui se déroulent dans ces différentes juridictions.

Cette complémentarité se décline par la constitution et la réversibilité de l’enveloppe de chacun de ces corps de bâtiments (cf plan schéma). Nous avons choisi d’utiliser la céramique blanche pour affirmer tout à la fois la singularité et l’intégration du Palais de justice dans le quartier construit majoritairement en brique.

Coté quai Bertin, le corps de bâtiments des audiences est revêtu d’un parement de céramique blanche qui remplit la fonction de brise-soleil (ajourée à 50%). Ce dispositif est utilisé pour offrir une lumière apaisante toute au long de l’année et exprimer la nature pacificatrice de la justice : le citoyen se met à l’abri de la loi. Le long du quai Bertin le Palais de justice s’ouvre largement. La salle de Pas Perdus prolonge sur toute la largeur de la parcelle le quai puis le parvis pour développer un espace déambulatoire lumineux où les vues sur l’extérieur donne beaucoup d’agrément à cet espace d’accueil, d’information et de rencontre. Cette façade est orientée à l’est, c’est pourquoi nous avons prévu un vitrage à faible émissivité et sérigraphié comme protection solaire complémentaire à l’effet de masque généré par les frondaisons des arbres à hautes tiges existants le long du quai Bertin.

05(@Anne-Demians)_B.jpgCoté ville, le corps de bâtiments des bureaux est également revêtu d’un parement de céramique blanche mais cette fois-ci en retrait de la façade. Sur trois côtés, à l’ouest, au sud et au nord les façades des bureaux développent une double façade ventilée pour répondre aux objectifs suivants :
- un bâtiment peu déperditif en énergie ;
- une maintenance facilitée de la façade ;
- des espaces extérieurs en plus pour les bureaux.

La céramique est ici utilisée pour ses qualités thermiques tout en préservant une homogénéité de coloration entre les deux corps de bâtiments.

Un troisième enjeu : l’adaptation du fonctionnement de la justice aux changements de la société

Révolution des outils de communication et des usages.
Les nouveaux moyens de communication permettent une meilleure diffusion des droits de l’homme. Plus qu’une ouverture à l’habitant d’une cité, la justice est également ouverte à tout être humain. La justice tend à s’inscrire dans un champ universel, elle est ouverte sur le monde pour offrir un accès au droit égalitaire au justiciable quelle que soit son origine, sa culture….
Idées, contenus, diffusions, informations, médiations, les réseaux prennent le pas sur la tradition figée. Et le passage d’une logique nationale à une logique supranationale rend d’autant plus vitale l’existence d’un Palais de justice, d’un lieu identitaire où les hommes se rencontrent, échangent.

La transposition en matière d’architecture de cette ouverture au monde, en s’appuyant sur des textes fondateurs comme la Convention européenne des droits de l’homme, la Déclaration universelle du 10 décembre 1948, est l’occasion pour nous de casser les codes habituels d’aménagement de l’espace judiciaire. Ce parti pris vient enrichir et croiser l’inscription urbaine du projet dans le quartier environnant.

Nous avons matérialisé ces intentions :
- par la mise en scène et l’ouverture du nouveau Palais de justice à l’est, sur le canal ;
- par la conception d’espaces sereins, poétiques, adaptés à la confidentialité, dans les bureaux côté ville ;
- par l’intégration des nouvelles technologies dans les différents espaces stratégiques du fonctionnement de l’espace judiciaire, pour une justice moderne et efficace tant dans son fonctionnement que dans sa capacité à communiquer. Dans la salle des Pas perdus des grands écrans sont disposés sur le mur d’accès aux salles d’audience afin de diffuser des informations sur l’activité du Palais de Justice (liste des audiences….) ou sur des informations plus larges concernant d’autres Palais de justice, ou des nouveaux textes sur le droit européen…. Dans les salles d’audience l’intégration d’écran vidéo mis en réseau avec les différentes juridictions concernées ;
- par une mutualisation des espaces communs des bureaux autour d’un atrium comme les circulations, les espaces de repos, les salles de réunions, les espaces d’attentes, les archives,… Ce dispositif est favorable à plus de lisibilité dans le fonctionnement de chacun des services, plus d’échanges, plus de fluidité dans les circulations entre service…

Il s’agit pour le nouveau Palais de justice de Douai de proposer un dispositif architectural remarquable pour sa capacité exprimer la nature pacificatrice de la justice, à s’intégrer localement tout en ayant une résonance à l’échelle internationale véritable HUB du droit.

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 7 mars 2007.

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