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Actualité | Manuelle Gautrand et l'avenir incertain du C42 sur les Champs-Elysées (07-02-2018)

Triste annonce. L’architecte du célèbre Showroom Citroën des Champs-Elysées à Paris s’émeut d’une fermeture aussi soudaine que brutale. Alors que l’édifice conçu en 2002 signait le renouveau architectural de la plus célèbre avenue du monde, voici que son avenir semble désormais des plus incertains. Une tribune signée Manuelle Gautrand.  

75008 | Manuelle Gautrand

Les illuminations de Noël sont trompeuses. Tandis que les Champs-Elysées scintillaient de toutes leurs guirlandes, chez Citroën, on coupait le courant. 

En ce 31 décembre 2017, après exactement dix années de loyaux services et un succès incroyable (10 millions de visiteurs), le C42, le navire amiral de la marque au chevron baissait le rideau. En cause officiellement, une nouvelle politique commerciale vouée à favoriser la multiplication des mini-espaces d’exposition au détriment des « vastes » showrooms. 

Mais en réalité, derrière l’annonce trompeuse de cette nouvelle politique, il y a un problème bien plus ancien et plus profond : en 2012, seulement 5 ans après son inauguration, Citroën vendait son navire amiral. En cause, une sombre année où le groupe PSA a dû vendre une grande partie de ses actifs immobiliers pour renflouer les caisses d’une marque aux abois, y compris ce « bijou de famille », cet immeuble sis au 42 avenue des Champs Elysées dont le terrain avait été acquis en 1927 par André Citroën. Ce dernier avait souhaité y créer sa vitrine internationale à l’occasion du Salon de Paris de 1928, avec déjà une architecture très avant-gardiste. 

C’est donc en 2012 que l’avenir du C42 actuel a basculé : il a été cédé à un investisseur pour une très belle somme en contrepartie d’un loyer très élevé. C’est, à n’en pas douter, la raison principale de l’abandon du C42 par Citroën fin 2017.

Citroën nous indiquait pourtant à ce moment-là, la main sur le cœur, vouloir en rester locataire pour « très longtemps » et que cela ne changerait rien, ni en terme d’usage, ni en terme d’aspect architectural puisqu’ils ne quitteraient pas les lieux. ….

Pourtant, lorsque Citroën a lancé en 2002 une consultation internationale d’architecture, le programme était clair : imaginer un bâtiment dont l’architecture elle-même puisse exprimer profondément l’ « ADN » de la marque, son histoire et ses ambitions, et en faire un lieu d’exposition et d’échange baigné dans cet univers automobile si particulier : une marque éminemment française et attachante, qui a fait rêver des millions de personnes dans et hors de nos frontières. Le programme était clair parce que l’ambition de Citroën était claire : se réinstaller définitivement sur les Champs Elysées avec un lieu capable de faire rayonner la marque.

Si j’ai gagné cette consultation, à l’unanimité du jury, face à des concurrents prestigieux (dont deux lauréats du prix Pritzker - le « Nobel » de l’architecture -  Zaha Hadid et Christian de Portzamparc), c’est justement parce que ce jury a estimé que ma proposition architecturale symbolisait parfaitement cet univers de la marque, son « ADN ». 

Sous son origami de verre, le projet est conçu comme un présentoir géant évocateur des rampes qui grimpaient en hélice dans les garages de notre enfance, il est fort d’une structure porteuse complexe qui le rend totalement indépendant des bâtiments qui le flanquent, et sa façade s’inspire des chevrons, logo de la marque. En fait, tandis que le « contenant » (l’enveloppe) fait rayonner le chevron,  le « contenu » (l’intérieur) fait rayonner les voitures, installées comme les œuvres d’un musée…

C’est ainsi que le C42 a connu les honneurs de la presse internationale, fait l’objet de nombreuses couvertures de magazines, reçu de multiple prix d’architecture et a été le sujet de plusieurs films documentaires. Ses représentations (maquettes, dessins, plans, etc…) sont rentrées dans les collections permanentes de deux institutions culturelles nationales : le Centre Georges Pompidou et le Musée des Monuments Nationaux - la Cité de l’Architecture et du Patrimoine.

Pourtant Citroën est parti, et le bâtiment est désormais vide, sombre, inhabité et sans entretien. C’est pour moi terrible d’un point de vue de l’esprit et du cœur, mais aussi pour mon image professionnelle: le préjudice moral que je subis est indiscutable, d’autant plus que sa localisation sur les Champs Elysées en fait  un bâtiment « observé » par des milliers de personnes qui passent devant tous les jours. 

Ce bâtiment est intimement rattaché à mon nom et c’est sans aucun doute mon œuvre la plus connue. Peu d’architectes ont eu la chance de construire un  bâtiment entier et neuf sur la plus belle avenue du monde. D’ailleurs, depuis 1975 aucun bâtiment neuf n’a vu le jour sur les Champs-Elysées à part celui-ci. Mais peu d’architectes voient un de leurs bâtiments remis en cause à peine 10 ans après son ouverture…

Pourtant Citroën est parti, et le propriétaire actuel se retrouve avec ce bâtiment, conçu comme un musée automobile. Je peux comprendre son désarroi et sa perplexité. Que va-t-il en faire ? Le transformer, le démolir ?

Qu’il soit démoli serait un crève-cœur pour moi, et sa dénaturation serait cruelle. Que le bâtiment soit transformé au mépris de tout respect du droit d’auteur, que son atrium soit comblé (pression foncière oblige…), qu’il soit cloisonné et défiguré, cela serait une erreur et même une trahison. 

Depuis sa fermeture il y a un mois, pas un rendez-vous ne se passe sans que mon interlocuteur ne m’interroge sur ce qui arrive au C42… Je tenais donc à porter ces informations à la connaissance du public afin de répondre aux questions que nombre de personnes ne manquent pas de se poser concernant cette soudaine fermeture.

Manuelle Gautrand, architecte.

Réactions

Vincent | Architecte | Paris | 08-02-2018 à 10:23:00


L'avenir incertain du C42 sur les Champs, ou, "le C42 dépassé par le CAC 40" ?

"... avec déjà une architecture très avant-gardiste" (en 2002).

Voilà une assertion intéressante. Être d'avant-garde signifierait-il nécessairement pérenne et éternel ? Dans une époque où l'avant-garde prend soin de nous abreuver de maximes sur les mutations extraordinaires que nous vivons et la nécessaire adaptation, "urgente", aux changements inhérents à notre temps.

Ce qui fut jeune ne l'est plus. D'autres avant-gardes viendront. Encore plus exubérantes, ou moins exubérantes ? L'histoire le dira.

Pour l'heure, bien sûr, le sort parait cruel. Une page va-t-elle se tourner sur les Champs-Elysées ? Elles se tournent de plus en plus vite dans notre univers numérique et mondialisé, par ailleurs si souvent célébré.

Voilà bien la contradiction: pour apparaître à la lumière et se distinguer, il semble bien qu'il est nécessaire aujourd'hui de prendre la tête de cet élan vers toujours plus de modernité, plus de nouveauté, et en architecture, plus d'exubérance. Mais comment revendiquer un préjudice quand à son tour, on se trouve balayé par cette vague (nouvelle ?) qui jusqu'à présent nous portait si haut ?

messire | 08-02-2018 à 09:11:00

Chère consoeur, croire que l'on va construire un showroom qui va durer un siècle me parait quand même naïf. L'essence même du programme n'indique t'il pas une notion d'éphémére? C'est certes difficiles de voir une création modifiée, probablement avec moins de talent que ce que tu as crée, mais la ville est faite de sédimentation et d'empilement d'histoires. Merci en tout cas dans ton texte de ne pas avoir brandi la notion d'oeuvre artistique que certains utilisent à tord et a travers...L'histoire jugera si, comme les projets provisoires ou a courte vie de nos grands prédécesseurs la modification de ton projet est une erreur funeste ou pas...Bon courage pour limiter les dégats en tout cas!

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