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Livre | La culture de l'équipement public ou quelques leçons pour Venise (21-02-2018)

Parmi les thèmes abondamment commentés aujourd’hui, comptent la surprise, l’imprévu ou encore l’espace capable. Le jargon professionnel, sans interroger l’histoire, fait de la «porosité» une vertu, et de la «transdisciplinarité», un préalable. La lecture du dernier volume des Carnets d'Architecture paru aux Editions du Patrimoine révèle pourtant une antériorité. En analysant le cas typique des Maisons de la Culture, l’historien Richard Klein contribue au débat contemporain.

France

Yvonne Farrell et Shelley McNamara, commissaires de la prochaine Biennale d’Architecture de Venise, peaufinent leur présentation. Cette année, la tendance sera aux «espaces libres». Intitulée «Freespace», cette nouvelle édition de l’événement international interroge les notions de «générosité» et de «prévenance».

Dans ce contexte, Encore Heureux, lauréat de l'appel à projet lancé par le Pavillon Français, propose une recherche intitulée «Lieux Infinis». Il est question d’étudier des architectures en mesure «d'accueillir l’imprévu, d'offrir des zones de gratuité, d'intégrer des usages non-programmés, de permettre l’appropriation citoyenne, de miser sur l’énergie collective, de désirer la mise en commun… »

Un propos d’actualité ? A en lire le dernier volume de la collection ‘Carnets d’Architecture’, pas vraiment. Sous la direction de Richard Klein, historien de l’architecture, l’ouvrage présente l’avènement, au début des années 60, des Maisons de la culture en France, une typologie «entre rigidité monumentale et flexibilité programmatique».

02().jpgA l’époque, l’architecture intéressait davantage les élites plus qu’elle ne les divertissait. Aussi, il est surprenant de trouver entre les lignes de cet ouvrage des citations d’Albert Camus ou encore de Michel Butor prenant parti pour l’organisation d’un espace ou saluant la réalisation d’un équipement.

Cet engagement semble devenu rare. Quoi qu’il en soit, les Maisons de la culture, portée par un Ministre, lui aussi, homme de lettres – André Malraux – est un sujet qui mobilise artistes et intellectuels. Elles sont alors présentées comme autant «d’instrument d’épanouissement social et de décentralisation territoriale».

03().jpg«Quelles sont les activités à prévoir dans une Maison de la culture ? La réponse est : toutes, et même celles qui ne sont pas encore inventées», notait Emile Biasini dans les pages de l’Architecture d’Aujourd’hui.

Pour ce faire, ces nouvelles constructions en plus de flatter le grand public devaient être de véritables «machines» à l’image notamment de la Maison du Peuple, à Clichy, construite par Eugène Beaudouin et Marcel Lods avec Jean Prouvé et Vladimir Bodiansky.

«Cet objectif de flexibilité implique même la conscience de l’imprévisibilité des usages et son incidence architecturale», écrit Richard Klein. Ces problématiques étaient posées en 1965. En 2018, l’histoire bégaye ; la lecture de l’étude proposée par l’historien semble d’ores et déjà offrir des réflexions qui ne tarderont pas à devenir des «éléments de langage» pour la prochaine Biennale de Venise.

Le passé semble donc avoir un temps d’avance sur l’avenir. Plus loin, Richard Klein cite abondamment Jean Le Couteur qui évoque la difficulté posée par cette mixité fonctionnelle et cette porosité spatiale :  «le programme d’une maison de la culture est complexe, non seulement par le nombre des techniques qu’il met en œuvre, mais par la variété des fonctions qu’il impose. Il s’agit de réunir toutes les activités culturelles dans une synthèse architecturale capable de concilier deux impératifs qui semblent s’imposer : chaque activité doit, en effet, pouvoir fonctionner isolément et pourtant, il est également nécessaire à l’animation de l’ensemble qu’une interpénétration des locaux invite les usagers à les fréquenter tous».

05()_S.jpgPlusieurs dizaines d’équipements sont réalisés ici et là, en France pendant plus de trente ans. Ils essuient bien des critiques qui alimentent un «bilan désenchanté». De la «consécration des pratiques culturelles», les maison de la culture se frotte trop tôt à «l’obsolescence des usages».

Flexibilité et capacité ont-elles alors été gages d’évolutivité ? L’historien évoque «des architectures de la transformation permanente». Il note aussi que les Maisons «les plus monumentales ont eu quelques difficultés à résister, [et que] les plus flexibles ont encaissé ces bouleversements avec plus ou moins de bonheur. Ces architectures ont cependant fait preuve de très belles capacités d’adaptation même si elles ont été remaniées de manières très différenciées et quelquefois antinomiques».

Bref, cette passionnante épopée politique et architecturale offre les arguments pour alimenter une réflexion actuelle. En outre, l’ouvrage proposé aux Editions du Patrimoine est aussi l’occasion de revenir sur plusieurs cas particuliers : les Maisons de la culture de Reims par Jean Le Couteur, de Grenoble par André Wogenscky ou encore de Thonon-les-Bains par Maurice Novarina. 

Il est aussi la tribune idéale pour dénoncer le vandalisme que subit aujourd'hui le patrimoine moderne : «La conception initiale des maisons de la culture n’a donc pas eu à souffrir que du poids des usages. Les querelles idéologiques, la nonchalance, l’amnésie expliquent également les situations néfastes du maintien des qualités initiales des édifices».

Il n’est ainsi pas tout de concevoir une architecture généreuse libre encore faut-il savoir la transmettre. Voilà donc, entre les lignes, quelques leçons à propos pour aborder Venise.

Jean-Philippe Hugron

*Les Maisons de la Culture en France, sous la direction de Richard Klein, Editions du Patrimoine, 192 pages, 25 euros.
https://www.editions-du-patrimoine.fr/Librairie/Carnets-d-architecture/Les-Maisons-de-la-Culture-en-France

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