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Actualité | Deux architectes bientôt jugés pour complot et trahison ? (14-03-2018)

Une mosquée en forme de kippa ? L’affaire prête à sourire. Portée par quelques extrémistes, elle est aussi sérieuse qu’odieuse. Reza Daneshmir et Catherine Spiridonoff (Fluid Motion) sont en effet la cible de critiques ouvertes. En cause, la nouvelle mosquée Vali-e-Asr que ce duo a volontairement voulu, à Téhéran, loin de toutes formes canoniques.

Cultes |

Sans dôme, ni minaret, la nouvelle mosquée Vali-e-Asr, à Téhéran, cherche sous ses lignes minimales à évoquer la sobriété des premiers lieux de culte musulmans. Ainsi en a décidé le duo iranien Reza Daneshmir et Catherine Spiridonoff, fondateur de l’agence Fluid Motion, qui s’est risqué à un exercice de style particulièrement audacieux.

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Le site appelait vraisemblablement un tel effort. En face, le théâtre de la ville, inauguré avant la révolution, en 1972, propose, par delà ses fines colonnes de béton, une réinterprétation moderne de l’architecture perse. Conçu par Ali Sardar Afkhami, cet établissement constitue une figure majeure du paysage téhéranais.

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Dans cette même veine, Reza Daneshmir et Catherine Spiridonoff se sont appliqués à donner, en vis-à-vis, une contemporanéité à un programme sacré. Il y a dix ans, leur proposition remportait un concours de maîtrise d’oeuvre non sans difficultés.

«Les représentants de la mairie affirmaient alors que ce projet ne ressemblait pas à une mosquée, qu’il n’en proposait pas les formes conventionnelles et qu’il ne pourrait pas être construit. Je leur ai expliqué qui serait le public de cette mosquée et j’ai fini par les convaincre», explique Reza Daneshmir.

Ce public n’est autre que de jeunes Iraniens et quelques «bobos» fréquentant le théâtre mais aussi l’université voisine. «De fait, nous ne voulions pas d’un projet conservateur, regardant en arrière ; nous souhaitions, au contraire, un projet d’avant-garde», poursuit-il.

Une décennie plus tard, le chantier est presque achevé. Un journal iranien, conservateur, Mashregh, dénonce ce projet résolument contemporain. Cette mosquée aurait été «sacrifiée pour le théâtre» en plus d’être «décapitée en l’honneur du théâtre». «C’est un projet insultant, postmoderne […] et vide de sens», souligne le quotidien.

04(FluidMotion)_S.jpgQuatorze ans plus tôt, alors que Mahmoud Ahmadinejad était maire de Téhéran, un premier projet avait éveillé l’ire du directeur du théâtre. L’édifice sacré, haut de 52 mètres, menaçait en effet les fragiles fondations de l’institution culturelle.

L’approche devait donc être réactualisée à l’aune de ces problématiques structurelles et être davantage contextuelle. Corrigée, elle n’est pas au goût de Mashregh qui voit dans les discrètes courbes proposées par Fluid Motion un complot sioniste ; la nouvelle mosquée aurait, selon le quotidien, la forme d’une... kippa. En conséquence, ses architectes devraient être jugés pour «trahison».

Quelques critiques plus modérés souhaitent, quant à eux, que le lieu perde sa vocation sacrée et soit transformé en centre culturel musulman.

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Ce procès à l’encontre d’une architecture contemporaine est loin d’être anecdotique. Y compris vu depuis l’Hexagone où l’architecture des mosquées, généralement pauvre, ne fait l’objet d’aucun débat, pour mieux la laisser enfermée dans les canons d’une imperturbable tradition.

La grande mosquée Eyyûb Sultan de Strasbourg est ainsi un défi au bon entendement. Réplique éhontée d’une figure séculaire héritée de l’oeuvre de Sinan, elle même inspirée ouvertement de la basilique Sainte-Sophie, ce projet de 32 millions d’euros, incongru dans le paysage alsacien, a vu, malgré tout, sa première posée en octobre 2017.

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Cette mosquée semble porter, au même titre que Chinagora, à Paris, une part d’exotisme amusant ; il relève de cette ancienne architecture d’expositions universelles aussi ludique que récréative. Ces projets ne posent toutefois pas avec sérieux la question du sacré et de sa présence dans l’espace public. Plus encore, ils peuvent crisper l’opinion.

Strasbourg est ainsi à l’antipode de Téhéran et, d’un monde à l’envers, de riches enseignements peuvent être – très certainement – tirés… Inch'Allah.

Jean-Philippe Hugron

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