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Portrait | Jean-François Milou, cet équilibriste (21-03-2018)

La vie élastique ! Les distances, les époques… l’architecture et l’archéologie. Jean-François Milou saisit les hasards de la vie pour s’en enrichir. Entre Paris et Singapour, il poursuit ainsi une chronologie intime l’ayant amené de la Susiane à Saint-Etienne.

France | Jean-François Milou

Un appel manqué. Puis, un second. Le numéro qui apparaît sur l’écran est inconnu. Il présente la particularité d’être accompagné d’un préfixe étrange qu’une intelligence artificielle identifie comme celui de Singapour.

Vérification faite, il s’agit bel et bien d’un appel provenant de Singapour. Singapour, dites-vous ?! L’interlocuteur n’a pas laissé de message. Peut-être est-il trop timide ou trop pressé ?

Les quelques chiffres ne livrent pas davantage leur secret dans un annuaire inversé. Bref, plus qu’un numéro, un point d’interrogation. Singapour...

L’enquête se poursuit brièvement… l’appel remonte au milieu de l’après-midi, heure de Paris. Il était alors près de 23h00 en Asie du Sud-Est. Bizarre.

Au risque d’un appel surtaxé, le numéro est composé. A l’autre bout du fil : Jean-François Milou, architecte. Les présentations faites, un rendez-vous est organisé. Singapour ? Paris !

L’homme de l’art dispose toujours d’une adresse parisienne. « Je suis certes bien plus souvent en Asie. Je souhaite toutefois suivre de près mes chantiers en France dont la Comédie de Saint-Etienne que je viens de finir », explique-t-il.

En homme de voyage, il préfère recevoir son interlocuteur dans les salons cosy d’un hôtel près de la place de l’Opéra. A quelle heure ? Tea time !

Grand, mince, habillé de noir : c’est lui, là, reconnaissable, assis sur un confortable canapé, enserrant dans ces longs bras un coussin brodé d’élégantes arabesques. Lui, parmi une clientèle d’hommes d’affaires en costume-attaché case.

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L’architecte a convenu de cet étrange rendez-vous pour présenter son projet stéphanois. L’occasion était trop belle pour ne pas tenter de l’en détourner. L’intrigue n’a que trop duré.

Qui êtes-vous Jean-François Milou ?

La question, dans un premier temps, le surprend. Il évoque alors un parcours de 30 années, rapidement résumé : « j’ai d’abord fait des projets modestes puis je me suis dirigé vers la conception de musées et, organiquement, vers la reconversion de monuments historiques », dit-il.

Trop d’évidences dissimulent... à l’évidence... une part de mystère… peut-être même de doute. « Mon père qui était professeur de philosophie, m’a conduit, par la main, à l’architecture », débute-t-il. La maîtrise du dessin invite le jeune Jean-François à poursuivre des études liées à l’art de bâtir. « J’ai également fait de l’archéologie », prévient-il.

02()_S.jpgCette discipline était, à ses yeux, « un champ de la recherche architecturale ». « J’ai autrefois été l’étudiant de l’archéologue Jean Deshayes, spécialiste de la Susiane proto-urbaine, et avec Philippe Guillemin qui était, à l’époque, le directeur des missions archéologiques du Ministère des Affaires Etrangères, nous avons essayé de créer une agence d’architecture spécialisée dans la réalisation des monographies de grands chantiers archéologiques à l’étranger. Il s’enthousiasmait à l’évocation de cette idée. Cela aurait permis de documenter des chantiers de fouilles, et d’élaborer un vocabulaire graphique homogène pour l’archéologie française à l’étranger » se souvient-il.

Jean-François Milou a donc, pendant quelques temps, parcouru les paysages du Moyen Orient. Ses déambulations le portent ainsi à la recherche des premières structures urbaines de Mésopotamie et de la Vallée de l’Indus. La lecture des trois tomes de Georges Tchalenko sur les ‘Villages antiques de la Syrie du Nord’ l’amène à développer un intérêt pour les cultures paléo-chrétiennes. « Ce livre est un chef d’œuvre de contenu, certes, mais aussi un chef d’œuvre graphique », dit-il. Jean-François Milou archéologue… Qu’en est-il de Jean-François Milou architecte ?

« Mes hésitations avec l’archéologie étaient intimement liées à une époque de ma vie où j’avais du temps. Toutefois, il a fallu très tôt choisir ; j’avais en effet l’obligation de faire tourner la marmite », poursuit-il. Les villages de moines chrétiens, abandonnés au nord d’Alep, sont alors devenus un lointain souvenir.

« J’ai très rapidement monté une entreprise pour pouvoir construire », lance-t-il. Jean-François Milou n’est alors pas tendre avec ses premiers projets. « J’étais compliqué », reconnaît-il.

Les zones rurales de Vendée lui offrent l’occasion d’analyses stimulantes. L’architecte propose quelques schémas directeurs afin de canaliser le développement de plusieurs municipalités. « J’ai beaucoup appris quant à la manière de faire une ville de 5000 habitants mais aussi quant à la façon d’identifier où sont les moyens, le pouvoir de décision et l’argent », sourit-il.

Les premiers projets culturels signent une nouvelle respiration. L’agence compte alors une dizaine de collaborateurs. Dans le carnet de commandes, des musées jouxtent quelques théâtres. « C’est très naturellement que j’ai abordé ces thèmes », dit-il. Et pour cause, son premier musée s’inscrit dans un site archéologique. « Nous devions comprendre la formation d’un paysage à partir d’une nécropole néolithique. Autrement dit, comment agriculture et monument se sont organisés », explique-t-il.

Ce projet - « une vitrine du paysage » - est nommé pour l’Equerre d’Argent. Une première reconnaissance. Quelques années plus tard, Jean-François Milou réalise la Cité de la Mer, à Cherbourg, dans l’ancienne gare maritime. Le projet est abondamment publié. Bref ces réalisations sonnent comme un juste retour des choses.

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Toutefois quelques milliers de kilomètres séparent la presqu’île du Cotentin de la péninsule malaise… « Je me suis remarié il y a quinze ans à une anthropologue australienne. Je voyageais donc souvent en Océanie et, de là, je pouvais aisément rejoindre le Sud-Est asiatique que j’ai découvert à cette occasion », indique-t-il.

Singapour n’était alors qu’une destination parmi d’autres. « J’ai, un jour, vu un concours ouvert portant sur la réalisation d’un musée. Je l’ai pris comme un exercice, un cas d’école que nous pourrions, sans ambition aucune, travailler au sein de l’agence. Nous y avons mis beaucoup de sérieux...et nous avons, à la plus grande surprise, gagné ! », se félicite-t-il.

Jean-François Milou est donc ce Français qui manipule le hasard pour mieux saisir les opportunités qu’il offre. La ‘National Gallery Singapore’, ce grand Musée dédié à l’art moderne de l’Asie du Sud-Est, devient ainsi l’occasion de développer au coeur de cette puissantecité-état, une activité en Asie-Pacifique, StudioMilou Singapore. 

Pour autant, l’architecte ne renonce pas à son activité en France. Il vient d’ouvrir une nouvelle agence, 58 rue Monsieur le Prince, en collaboration avec l’agence RL&A et l’Agence Maes. « Je souhaite aujourd’hui une agence française plus petite, mais capable de faire la même chose », dit-il.

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Après le Carreau du Temple à Paris, et la Place de la Brèche à Niort, il vient de livrer, La Lanterne, le nouveau théâtre de Rambouillet mais aussi la Comédie de Saint-Etienne. Jean-François Milou prend plaisir à montrer les photographies de ses bâtiments...mais aussi de ses chantiers. « Ces images servent l’histoire du projet. Nous ne croyons pas en la seule architecture ; elle est reliée à d’autres choses. Aussi, nous documentons notre pratique mais aussi toutes ces histoires humaines liées à la réalisation d’un dessin », explique-t-il.

Le budget alloué aux prises de vue est conséquent. Il voue la plus grande fidélité à Fernando Urquijo, son photographe. « Il fait son travail à la chambre. Il réalise ses photographies avec la même attention que nous, à l’agence, prenons soin de nos projets », souligne-t-il.

Ces illustrations seront plus tard les indices offerts à quelques historiens. Et voilà donc une archéologie d’images pour la postérité.

Sans nostalgie, ni passéisme, Jean-François Milou reste fasciné par la course du temps ; il développe une affection particulière pour les époques révolues qu’il dévoile volontiers pour les offrir au présent mais aussi à l’avenir. « Saint Etienne est à mes yeux un projet important. Il est un manifeste sur la limite de la ruine et de sa conservation », dit-il.

D’un fil jeté entre les continents, d’un autre lancé entre les siècles, il manipule à l’envi distances et périodes pour imaginer, sans cesse, la plus juste architecture. Jean-François Milou se fait équilibriste. 

Jean-Philippe Hugron

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