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Actualité | Tunisie, un pays en quête d'architecture (04-04-2018)

L’inauguration de la Cité de la Culture à Tunis le 21 mars 2018 attire l’attention sur un pays des plus discrets en matière d’architecture. L’édifice, particulièrement controversé dans ses formes et son contenu, cache, par delà, une scène architecturale «en colère».

Tunisie

Un serpent de mer. Depuis plus de vingt ans, la Cité de la Culture fait régulièrement l’objet, à Tunis, d’effets d’annonce : lancement, abandon, reprise des travaux, arrêt, achèvement… jusqu’au 21 mars 2018, jour de son inauguration.

Sept ans plus tôt, la Révolution de Jasmin avait porté, en 2011, un coup d’arrêt au chantier. Le projet, à l’initiative de Ben Ali, faisait l’objet des plus vives critiques. Azedine Beschaouch, alors ministre de la Culture, évoquait, lors d’une conférence de presse organisée en 2011, les «monstruosités» architecturales du régime dont la Cité de la Culture «stalinienne, esthétiquement ennuyeuse» en plus d’être laide et coûteuse.

Le gros œuvre était, dans ces circonstances, laissé à l’abandon. Au groupement d’architectes composé de Riadh Bahri, Mohamed Salah Zlaoui et Foued El Euch, auteurs du projet, d’espérer malgré tout une reprise ; la tour dominant le complexe culturel offrait à la ville le spectacle inconvenant d’une géode promise à une lente dégradation.

Les travaux ont finalement repris en mars 2016. Cinémathèque, musée d’art moderne, salles d’opéra et de théâtre devaient enfin être achevés et offerts à la population moyennant une facture de 44 millions d’euros.

Généreux, l’ensemble offre curieusement l’étrange décorum d’un centre commercial dubaïote... Il y a quelques années, l’un des architectes ne cachait pas ses intentions : «Le premier îlot abrite la partie ouverte au public. Il rassemble l'ensemble des locaux dédiés au commerce et liés à la culture […] espaces susceptibles d'attirer les plus jeunes qui peuvent s'intéresser aux événements culturels qui ont lieu dans le projet. Il s'agit d'une composante essentielle dont le rôle est de renouveler le public et de miser sur d'autres générations», déclarait Riadh Bahri dans Archibat.info.

Pour d’autres, ce projet, loin de jugements esthétiques, est un «ratage culturel» comme le rapporte Libération, le 23 mars 2018. De nombreux artistes regrettent ainsi l’absence d’espaces «neutres» à même de faciliter leur appropriation.

«Même en Russie on n’oserait plus pondre un truc pareil. De telles dépenses auraient dû servir à renforcer le peu d’équipements culturels qui existent sur le territoire», explique le dessinateur tunisien Z au quotidien français.


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Le malaise est d’autant plus palpable que la scène architecturale est en pleine crise. Deux tribunes parues sur le site Kapitalis.com témoignent d’une situation critique que dénonce un mouvement «Architectes en colère».

Moncef Kamoun, homme de l’art, rapporte ainsi le 24 janvier dernier le «favoritisme», la «corruption» mais aussi la «déréglementation de la profession» et l’«anarchie du marché de la construction et de l’urbanisme».

«Les architectes s’appauvrissent», dit-il. Privée ou publique, la commande, en Tunisie, est en chute libre. Seuls «10 % des demandes d’autorisation de bâtir sont élaborées par des architectes», rappelle-t-il.

«Aujourd’hui, on fait délivrer des autorisations de bâtir par des commissions où ne siège aucun architecte et pour des projets élaborés sans l’avis d’un architecte. Ce qui en dit long sur la méconnaissance et le peu de cas fait du métier d’architecte dans notre pays», souligne-t-il.

Dans ce contexte, «l’architecte apparaît comme un homme encombrant», regrette-t-il.

Khadija Mcharek, femme de l’art, prend elle aussi la plume pour dénoncer les intentions iniques des pouvoirs publics. «C’est dans ce climat tendu que des architectes, déjà lésés dans l’exercice de leur métier, se voient faire des propositions pour le moins saugrenues. En effet, on ose proposer aux architectes de réaliser des projets publics sous le régime du...volontariat. On demande à des agences en difficulté de contribuer à l’amélioration des infrastructures de l’État, pendant que les grands projets sont ‘distribués’ d’une manière extrêmement louche», écrit-elle.

Alors, en Tunisie, rien ne va plus ! De fait, une «mini-révolution», selon les mots de Khadija Mcharek, est en cours et les fondateurs du mouvement «architectes en colère» se sont emparés lors d’ une élection ordinale fin décembre 2017, du conseil de l’Ordre des Architectes Tunisiens (OAT). Voilà donc un événement qui offre, peut-être, une lueur d’espoir...

Jean-Philippe Hugron

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