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Venise 2018 | Première(s) en Arabie Saoudite (13-06-2018)

Quand des femmes architectes entonnent un inaudible lamento dans les allées de Giardini pour tenter d’attirer à elles – éventails à la main – de maigres projecteurs, le Pavillon Saoudien montre un combat similaire mais de façon autrement plus subtile ; pour sa première participation à la Biennale d’Architecture, l’Arabie Saoudite confie, en effet, le commissariat de son exposition, à deux femmes, Jawaher Al-Sudairy et Sumaya Al-Solaiman.

Arabie Saoudite

«Je suis urbaniste», affirme Jawaher Al-Sudairy. Dans un pays qui, il y a seulement dix mois, n’autorisait pas les femmes à conduire seule une voiture, voilà qui peut détonner.

L’Arabie Saoudite fait donc, pour cette première participation à la Biennale d’Architecture de Venise, dans la diplomatie. Peut-être s’agit-il de l’arbre qui cache la forêt mais il faut aussi apprécier cette démonstration tant elle paraît formidable : deux femmes pour un commissariat.

«Ma consoeur Sumaya Al-Solaiman est architecte. Elle a récemment été nommée présidente de la Faculté de Design à l’université de Dammam. C’est la première femme à occuper ce poste», dit-elle en précisant que cette nomination est intervenue en même temps que celle, par exemple, de Eva Franch i Gilabert, première femme élue à la tête de l’AA School of London.

Il y a un air de douce provocation mais jamais Jawaher Al-Sudairy ne s’offusque de questions étranges alimentées par quelques préjugés.

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«Nous sommes nombreuses, en Arabie Saoudite, à être architecte. Nous pouvons exercer notre métier depuis dix-huit ans», explique-t-elle au Courrier de l’Architecte.

L’exposition du Pavillon Saoudien est loin d’être une tribune larmoyante pour défendre des droits à l’égalité. Elle est, au contraire, un temps pour marquer durablement et subtilement les esprits. «L’Arabie Saoudite est présente à Venise depuis 2009 au sein de la Biennale d’Art, nous voulons désormais maintenir notre présence nationale d’une année sur l’autre», reprend-elle.

Pour cette édition «freespace», le propos est général, «urbain» : «Nous voulions étudier la manière dont les villes croissent», indique Jawaher Al-Sudairy.

«Nos agglomérations se développent rapidement et de façon discontinue. Le mouvement est aujourd’hui dans la voiture et l’automobile dicte ainsi la forme de nos villes», poursuit-elle.

La scénographie du Pavillon se veut elle-même évocatrice : des murs courbes dessinent des cercles ; ils sont réalisés à partir d’un dérivé de matériau pétrochimique mélangé à du sable. Tout un symbole.

«Nous voulions approcher la question urbaine pour cette première exposition afin d’initier un mouvement de recherches. Nous imaginons volontiers que notre participation dans deux ans sera davantage spécialisée sur la forme», dit-elle.

Pour l’heure l’objectif est de dénoncer une manière de faire la ville ; «nous voulons développer une approche inclusive», revendique l’urbaniste. Autrement dit, son «combat» est aujourd’hui d’imaginer, enfin, une «interaction avec le politique».

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Pour l’heure, l’architecture est en Arabie Saoudite affaire d’icônes médiatiques sinon de patrimoine. Entre starchitecture et vieilles pierres, il n’y a que peu d’espace libre…

«De nombreuses institutions documentent l’histoire architecturale de notre pays. Le Musée National, par exemple, présente, dans ses murs, des salles dédiées à l’architecture traditionnelle», explique-t-elle.

L’enseignement de l’architecture est lui-même souvent empêtré dans une histoire ancienne sinon dans les canons de la tradition. «Konstantinos Apostolos Doxiadis est un architecte grec qui a profondément marqué le paysage de Riyad avec ses réalisations modernes autant qu’il a marqué celui de Bagdad ou encore d’Islamabad. S’il a été très actif en Arabie Saoudite, aucun chapitre ne lui est consacré dans nos livres d’architecture…», souligne-t-elle.

C’est un regard nouveau que la commissaire invite à porter sur l’architecture. «Nous avons dorénavant des concours de maîtrise d’œuvre», se félicite-t-elle. Jawaher Al-Sudairy évoque volontiers le cas de mosquées, des projets souvent limités à la retranscription de préceptes islamiques mais qui, aujourd’hui, font l’objet d’une réflexion nouvelle ; «les usages changent. Si les mosquées étaient autrefois des lieux de culture et d’enseignement, ce ne sont plus dorénavant que des lieux de prières», indique-t-elle.

Smartphone à la main, elle montre volontiers les dernières réalisations de Mahmoud Abu Ghazal et d’Omrania and Associates, notamment la grande mosquée Kafdi à Riyad dont l'architecture est résolument contemporaine.

«Nous sommes tous modernes aujourd’hui. Il faut maintenant un public plus éduqué sur les possibilités de l’architecture et plus de relation avec l’échelon politique», conclut-elle en guise de message pour l’avenir. 

Jean-Philippe Hugron

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