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Livre | En Syrie, l'architecture à l'origine de la guerre ? (03-10-2018)

Pour Marwa Al-Sabouni, architecte, il n’en va pas d’une question mais d’une affirmation. Dans son ouvrage intitulé «Dans les ruines de Homs» paru aux éditions Parenthèses, elle livre son analyse du conflit syrien et de ses origines...urbaines et architecturales. Ses mots, au détour des pages, glacent le sang et vont jusqu’à parfois sonner comme un terrible avertissement.

Moyen Orient

Il y a vingt-cinq ans, les éditions du Linteau publiaient «Sarajevo, l’architecte et les barbares». Ivan Straus, homme de l’art reconnu, en voulant faire son autobiographie, réalisait l’autopsie d’un urbicide.

La capitale bosniaque s’était faite, à ses yeux, le symbole d’un cosmopolitisme que des querelles de clochers gonflées en conflits ethniques ont violemment attaqué. In fine, plus qu’une guerre entre nationalités, l’architecte y a vu celle des ruraux contre les urbains.

Un quart de siècle plus tard, Marwa Al-Sabouni, architecte elle aussi, fait, pour Homs, sa ville natale et plus largement, pour la Syrie, ce même constat : «les conflits […] trouvaient leur origine dans la rivalité entre campagne et ville», écrit elle dans son «journal» paru aux éditions Parenthèses.

Marwa Al-Sabouni va plus loin qu’Ivan Straus et accuse l’architecture d’avoir ourdi cette terrifiante guerre. «Le vandalisme urbain et architectural, couplé à un sectarisme clivant, à la corruption et à l’étroitesse d’esprit, ont tiré Homs vers le fond», note-t-elle.

02()_S.jpgElle fustige ainsi «l’urbanisme de zones» : «A Homs, [la guerre] a pris une teinte différente, puisqu’elle a puisé dans les divisions sectaires et la haine que le zonage urbain avait nourries», explique-t-elle.

Homs a en effet subi les conséquences de la création de nouvelles banlieues toutes «construites sur des différences sectaires, que ce soit en termes de classes, de croyances ou de richesses». Pour Marwa Al-Sabouni, «de nouveaux Homs ont vu le jour, occupés par des groupes d’arrivants non urbains en provenance des territoires avoisinants. Rien ne pouvait réunir ces quartiers antagonistes. On y menait déjà des existences parallèles, et cela s’est intensifié quand la ville s’est éteinte. La ségrégation urbaine s’est muée en conflit sectaire», résume-t-elle.

Par contraste, elle évoque volontiers le patrimoine historique de sa ville natale et dénonce «la défaite du passé». Elle trouve dans les formes anciennes des qualités qui, alors qu’elle était étudiante à la faculté d’architecture, avaient toujours été minimisées par ses enseignants. Homs, en son centre, était pourtant une ville inclusive qui mêlait volontiers classes et groupes d’une société multiconfessionnelle.

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«Depuis des siècles, [elle] était décrite comme une ville ‘aux couleurs de l’arc en ciel’ puisque plusieurs populations, langues et croyances y cohabitaient, écrit-elle. Toutefois, dans les zones périphériques, les regroupements avaient tendance à être plus stricts et la diversité des couleurs laissait place au monochrome».

Mais, plus que de préserver la partie ancienne, «les responsables de la ville ont décidé d'[en] 'actualiser’ l’urbanisme et l’architecture». Un vandalisme d’État s’est alors mis en place arasant des quartiers entiers du centre sinon les laissant aux mains de la spéculation foncière.

04()_B.jpgLa brutalité d’opérations immobilières autant que la construction de tours «au style international arrogant» devenues, avec la guerre, «des postes de tir propageant la mort» sont évoquées avec le plus grand regret. Elles signent «le massacre de l’environnement bâti» et, plus encore, l’effacement des «traces d’une culture commune».

«Chacun de ces actes a ouvert des plaies profondes dans le cœur des habitants. Chez eux, le vandalisme officiel a fait écho à la corruption du gouvernement qui dilapidait leur argent, volait leur souvenirs, détruisait leurs habitations», souligne-t-elle.

L’architecte, pour autant, ne cible néanmoins aucun mouvement théorique ni même la «rénovation urbaine». «Ce n’est pas le modernisme (qui, dans ses excès, est déjà assez terrible) mais le ‘moodanisme’, car c’est bien l’humeur des dirigeants qui dicte la forme des bâtiments» qu’elle accuse.

Elle dénonce aussi le «néant de l’anti-architecture» et le contraste entre l’ancien dégradé et le neuf clinquant qui revient «à insulter les deux, mais plus encore les habitants». «Les communautés se voyaient dépossédées de leur territoire et de leur sentiment d’appartenance», affirme-t-elle. Reléguées, ses populations gagnaient les banlieues, ces «excroissances de la ville» qui sont comme autant de «tumeurs» réservées à des groupes «fermés».

In fine, la question esthétique est soulevée et, avec elle, la thématique identitaire. L’anonymat des constructions nouvelles semblent, dans un jeu de compensation, exacerber les comportements individuels sectaires. Alors que l’esprit ne se projette plus dans aucune architecture, qu’il ne se reconnaît plus dans aucune construction, il use de sa personne pour manifester son appartenance jusqu’au point de rejeter l’autre.

«Les architectes doivent créer une identité en adéquation avec le lieu où ils construisent […]. Il n’existe pas de recette miracle pour créer une identité. Celle-ci n’est pas un objectif isolé du projet, mais découle d’une volonté de sens, d’utilité et de beauté, en accord avec l’esprit du lieu». Une leçon, sans doute, livrée aux yeux du monde pour la reconstruction et au-delà.

Jean-Philippe Hugron

Marwa Al-Sabouni, Dans les ruines de Homs. Journal d’une architecte syrienne, Editions Parenthèses, 184 pages, 18 euros
https://www.editionsparentheses.com/spip.php?page=article_apparaitre&id_article=680

Réactions

orlij | Architecte libre | Corse | 04-10-2018 à 15:07:00

En France, en Corse, aujourd'hui encore le mal se poursuit; balnéo-littoral et péri-rurbain saccagent les espaces étroits de l'île. Au nom d'une économie court-termiste, l'île détruit sa beauté naturelle et patrimoniale. Le fossé entre gens de souche descendus des villages et de la montagne et arrivants sans racines se creuse et des conflits larvés annoncent des lendemains tragiques même si toutefois les locaux sont victimes d'une toute puissante porosité à la qualité misérable que la modernité leur vend. Mais justement, une double sensation de vol et de viol alimentent déjà le flou de l'identitaire revendiqué. Les élus locaux sont responsables souvent téléguidés par les puissants, l'Etat et l'Europe également avec leur cohorte de normes hors-sol a-géographique et anhistorique.

kouroukoule | 04-10-2018 à 00:47:00

L’urbanisme de KUMING en Chine a été également saccagé. Les vieilles rues de maison en bois laqué ont toutes disparues au profit de HLM de mauvaise qualités, c’est terrible de voir cela, c’était en 1996...

Baoan | 04-10-2018 à 00:34:00

Les banlieues = lieux d’exclusion. Les Grands Ensembles l’objet des débats déjà dans les années 70 n’ont jusqu’à présent pas ouvert les yeux des décideurs politiques. Propositions existent et timidement appliquées à Busan en Corée, Tokyo...mais pas à Bruxelles, Capitale de l’Europe, où l’exemple du site de Tour

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