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©Ronald Tilleman for European Patent Office©Ronald Tilleman for European Patent Office

Visite | Grand Jean comme avant (03-10-2018)

Situé dans la proche banlieue de la Haye, le nouvel Office Européen des Brevets inauguré le 27 juin 2018 est cosigné des Ateliers Jean Nouvel et de Dam & Partners. L’édifice, spectaculaire dans sa simplicité, réveille quelques souvenirs et laisse espérer un juste retour aux sources de cet autre Pritzker français.

Bureaux | Verre | Pays-Bas | Jean Nouvel

Ne dites pas à Jean Nouvel qu’il se répète !

Si vous croyez deviner dans cet édifice flambant neuf abritant l’Office Européen des Brevet à Rijswijk une parenté avec la Fondation Cartier à Paris (1994), il vous affirmera le contraire. Il n’est, après tout, pas de ces architectes qui se répètent. Il est le chantre d’une école contextualiste, aussi, comment pourrait-il bégayer ?

C’est pourtant la question que chacun est en droit de se poser face à cette monumentale barre de verre qui chatouille la mémoire et réveille quelques souvenirs anciens. Les jeux de miroirs, les reflets ou encore la grille néo-plasticienne sont autant d’éléments que tout un chacun retrouve boulevard Raspail mais aussi, sur les quais de Seine, à l’Institut du Monde Arabe (avec Architecture Studio, 1987), ou en banlieue parisienne, au collège Anne-Frank (avec Gilbert Lézénès, 1980).

Serait-ce alors la nostalgie des premières amours ? La question ainsi exprimée désempare l’architecte puis l’agace allègrement. Dans une colère à la fois simulée et teintée d’un large sourire, il s’étonne poliment et s’amuse : «Que voulez-vous dire ? Que j’aurais refait la Fondation Cartier, ici, aux Pays-Bas ? Cette Fondation n’est qu’un pan de verre qui cherche à mettre en valeur un cèdre centenaire. Ici, nous sommes à une toute autre échelle», affirme-t-il. L’arithmétique le prouve aisément : 107 mètres de haut, 156 de long et 24,7 de large.


02().jpg«Ce bâtiment représente une institution mais aussi un territoire. Nous sommes sur un polder et la première chose qui m’a frappé est cet horizon parfaitement plan», reprend-il. De fait, la barre s’est imposée comme une figure évidente pour loger un programme somme toute ingrat de bureaux cloisonnés.

«Cet immeuble est répétitif, il est abstrait et mathématique», assure-t-il en toute diplomatie. Avec talent, Jean Nouvel confère à cet ensemble rébarbatif une poésie inattendue. L’architecte voulait vraisemblablement «rester dans l’abstraction» ; il dit offrir les conditions d’une «rencontre métaphysique».

C’est, à ses yeux, «un immeuble qui appartient à un paysage» tant il «entre en relation avec la densité de l’air». Jean Nouvel sait manier l’art de la périphrase pour mieux magnifier les reflets que suggèrent deux larges façades qui se montrent, selon les aléas climatiques, sans cesse changeantes.

Avec la même faconde, l’architecte évoque ces cellules tertiaires, quelques 2.000 places de travail, empilées les unes sur les autres selon un schéma de distribution classique : «je souhaitais ouvrir ces espaces fermés», dit-il. L’art du paradoxe est mis à contribution pour tenter de projeter l’employé jusqu’alors retranché, solitaire, dans son unité de travail, vers l’extérieur.

«Je voulais aussi créer un espace supplémentaire, virtuel», prévient l’architecte. Par delà les vitres, un vide d’air est, du côté de la rue, ménagé derrière une seconde paroi vitrée. Du côté de l’autoroute, le dispositif est plus magistral encore puisqu’il est agrémenté, tous les deux étages, de jardinières suspendues dans le vide. «Ce bâtiment a été conçu comme un feuilleté composé de caches positionnés les uns après les autres. C’était une manière d’étendre l’espace», explique-t-il.

03().jpgIn situ, la démonstration est rapidement faite ; les reflets autorisés par un verre à faible teneur en fer démultiplie la grille subtilement dessinée par la façade. Aucune photo n’arrive à rendre l’effet mais ce trouble étend bel et bien l’espace, stimule l’œil et ravit l’esprit. Si Jean Nouvel s’est toujours montré adepte des effets de transparences et de reflets, ses derniers projets, un tantinet formalistes et épais, semblent s’émanciper de cette belle et délicieuse lubie.

«Je ne m’intéresse pas aux reflets», revendique-t-il. «Je m’intéresse à la lumière ; elle est, de nos jours, la première question métaphysique. La lumière, par exemple, a-t-elle une masse ? Personne, pas un scientifique, ne s’accorde aujourd’hui sur ce point», poursuit l’architecte qui, vraisemblablement, cherche, à travers ce projet, à donner une matérialité à la lumière sinon «à jouer avec l’émotion, avec la culture de notre époque».

«L’avenir de l’architecture n’est plus architectural. Un beau bâtiment doit désormais étendre le champ de l’architecture. Ma culture et ma vie m’ont fait prendre conscience de cet objectif», dit-il au Courrier de l'Architecte.

04()_B.jpgSon goût pour l’art alimente aussi sa réflexion. «C’est le monde artistique qui crée le substrat de l’architecture. Les artistes vont plus loin à partir d’influences similaires», reconnaît-il. Est-ce alors à dire que Jean Nouvel, habillé de noir, se rêverait, lui aussi, en artiste ?

«Je ne suis ni peintre, ni sculpteur. Je ne suis pas seul au monde. Je dispose d’un programme. Sans lui, je ferais peut-être de la sculpture. Je recherche avant tout une rationalité de plan à partir d’un site», résume-t-il.

L’invocation rapide de la raison dans son discours laisse poindre une autre question : cette barre, transparente, serait-elle alors aussi radicale que moderne ? «Elle n’est pas moderne au sens historique. Elle n’a pas de fonction directe pas plus qu’elle ne répond à un style international. C’est un immeuble qui joue sur les mécanismes sensibles. La culture du flou et du reflet qu’on y devine n’a absolument rien de moderne», soutient-il.

Les Hollandais semblent, quant à eux, plus circonspects ; Diederik Dam, associé de l’agence Dam & Partners, partenaire des Ateliers Jean Nouvel pour ce projet, se fait le porte-parole d’une critique locale qui voit dans ce trait imposant un projet «mégalomane». Une légère moue se dessine alors sur le visage de son confrère. Jean Nouvel répond avoir souhaité «un bâtiment emprunt d’une culture janséniste loin de toute ostentation...», bref l’opposé !

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Le nouveau siège de l’Office Européen des Brevets interpelle; aussi simple soit-il, il demeure, dans ces détails et sa finesse, particulièrement évocateur. Il participe aussi à la cohérence d’une œuvre qui se veut volontiers disparate et protéiforme. Pour autant, aussi contextuelle soit chaque réponse, toutes témoignent des obsessions de son concepteur.

D’un projet l’autre, chacun devine une filiation voire des expérimentations. Pour preuve, la façade faisant face au nord-ouest est habillé de curieux brise-soleil, trop minces pour contrarier les rayons les plus ardents. Ils dessinent, en outre, sur la façade, d’étranges bosses qui, trop timides, laissent croire à une malfaçon. Jean Nouvel s’en attriste. Ils étaient, sur les plans, autrement plus imposants. De la sorte, ils évoquent volontiers ces autres brise-soleil que l’agence s’évertue à vouloir mettre en œuvre aujourd’hui sur les façades des tours Duo à Paris. L’architecte feint de ne pas comprendre cette association entre deux projets et préfère rester coi… Faut-il s’en étonner? Pas vraiment, Jean Nouvel ne se répète jamais !

Jean-Philippe Hugron

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