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Entretien | Pour les centres-villes : architecture ou perfusion ? (24-10-2018)

L’importance de la programmation en architecture, la lutte contre la privatisation de l’espace public, l’incidence de la culture sur une politique urbaine ou encore le rôle des élus et des offices HLM dans la régulation des prix de l’immobilier sont autant de thèmes qui ont été abordés lors de la Ve Biennale d’architecture et d’urbanisme de Caen dont Frédéric Lenne, son commissaire, tire, pour le Courrier de l’Architecte, quelques conclusions opportunes.

Caen

Le Courrier de l’Architecte : Faire battre le cœur des villes. Pourquoi ce thème ?

Frédéric Lenne : Ce thème est en pleine actualité. Bon nombre de rapports existent sur ces questions. L’actuel gouvernement s’est inspiré de celui de l’ancien sénateur Yves Dauge pour lancer le plan Action Cœur de Ville doté d’aides qui se mettent progressivement en place à hauteur de 5 milliards d’euros sur 5 ans. 222 villes petites ou moyennes doivent bénéficier de ces dotations nouvelles.

Toutes les villes sont concernées par ces questions qui peuvent aussi affecter les grandes villes. La communauté urbaine de Caen et la Normandie dans son ensemble ne sont pas exemptes de ces problématiques. Il n’y a pas de vision unique en la matière. Les transformations radicales en cours pour faire mieux battre le cœur de Paris en diminuant la place de l’automobile peuvent interroger mais elles vont dans le bon sens. Hambourg en Allemagne illustre parfaitement le renouveau d’une ville porté, entre autres, par un nouvel un équipement culturel majeur : l’Elbephilharmonie.

En fait , c’est un faisceau de raisons qui nous a invités à choisir ce thème pour la cinquième Biennale d’architecture et d’urbanisme de Caen, In-Situ 2018. Cet événement nous a également conduit à élargir le propos en proposant pour sujet de la soirée de clôture, le 20 octobre, Renouveler la pensée urbaine. Un thème ambitieux qui a valu aux nombreux participants d’assister à un bouquet final de grande qualité, dû aux interventions de quatre architectes et urbanistes : Étienne Tricaud, Anne Speicher, Corinne Vezzoni et Paola Vigano.

Alors, comment faire battre le cœur des villes aujourd’hui ?

Pour faire battre le cœur des villes, les solutions classiques sont relativement bien connues : améliorer la mobilité, en particulier la mobilité douce ; rénover les logements pour que leur confort corresponde aux standards contemporains et qu’ils respectent les normes environnementales ; et redonner une place au commerce en évitant de l’éloigner dans des zones périphériques seulement accessibles en voiture.

À côté des solutions classiques, existent des ingrédients à mettre en valeur pour accélérer le dynamisme des villes. La présence de l’eau joue un rôle moteur dans la régénération de l’urbain. Reconquérir les rives d’un fleuve ou d’une rivière, c’est se donner les moyens d’un renouveau. Lyon, Toulouse ou Paris en témoignent à grande échelle. Mais c’est aussi vrai pour les moyennes ou les petites villes.

Quant aux villes qui ne bénéficient pas de cette proximité avec un cours d’eau, elles peuvent travailler à partir de fontaines ou de plans d’eau qui sont comme autant d’éléments fédérateurs.

L’architecture et la culture sont aussi des éléments moteurs indispensables pour faire battre le cœur des villes.

02()_S.jpegPortez-vous un regard critique quant à la manière dont les équipements culturels ont été, ces derniers années, développés ?

Il est difficile de faire des généralités sur cette question. Il faudrait faire du cas par cas. Les politiques de déconcentration n’ont pas toujours été pertinentes. Construire des équipements culturels structurants en périphérie a les mêmes inconvénients que le déplacement du commerce dans ces périphéries. Non seulement, cela les rend plus difficilement accessibles autrement qu’en voiture, mais en plus cela déshabille les centres des activités culturelles qui sont un élément très important de leur animation.

Quel rôle joue l’architecture dans cette réflexion sur l’animation des centres ?

L’architecture joue, bien entendu, un rôle majeur. Puisque la Biennale se déroule à Caen, il est impossible de ne pas citer l’exemple le plus parlant : la nouvelle bibliothèque Alexis de Tocqueville qui est le phare du vaste projet de l’aménagement de la presqu’île de Caen. Le projet a suscité bien des polémiques. L’idée même de cet équipement dû à Rem Koolhaas et Clément Blanchet a été décriée pendant son élaboration. Mais, in fine, c’est une incontestable réussite. Le bâtiment est très fréquenté. Il répond à des usages variés, bien au-delà de ceux d’une simple bibliothèque. C’est aussi un lieu de rencontres, de débats, de spectacles, de convivialité, ... Son rez-de-chaussée fonctionne comme un espace public. Son expression est celle d’un bâtiment actuel mais, dans l’esprit de la plupart de ceux qui le fréquentent, c’est comme s’il avait toujours été là.

Dans l’auditorium de cette bibliothèque, une des rencontres organisées dans le cadre de la Biennale a réuni les architectes Bernard Desmoulin, Clément Blanchet et Luigi Failla. Elle a mis en évidence le rôle de tels équipements culturels et l’importance de leur programmation dans la réussite de projets urbains structurants.

La concentration des espaces culturels n’est-elle pas porteuse d’une gentrification contre-productive des centres-villes ?

La gentrification est effectivement un risque important pour les centres quand le prix du mètre carré devient trop élevé. Les lieux culturels n’en sont pas les principaux responsables. À l’opposé, quand les centres sont abandonnés par tout type d’activité, y compris les services, ils sont loin d’être gentrifiés. Trouver les bons équilibres pour que la mixité sociale ne soit pas un vain mot relève d’une alchimie complexe qui exige beaucoup de savoir-faire de la part des élus en général et des offices d’HLM en particulier.

Il faut aussi combattre la privatisation de l’espace public. Les architectes et les urbanistes ont un rôle éminent en ce sens. Ils savent trouver des solutions pour rendre la ville aimable pour tous, ils peuvent par exemple faire en sorte que l’argent soit mis au bon endroit et certainement pas dans des dispositifs favorisant le repli sur soi.

Transformer un centre en destination culturelle n’est-il pas aussi le voir donner en pâture au tourisme de masse ?

Dès lors qu’il ne prend pas des proportions gigantesques, le tourisme de masse n’est pas un mal en soi. C’est même une ressource économique importante. Les problèmes qu’il peut engendrer sont liés à des phénomènes récents tels que la location de courte durée du type airbnb qui peut aller jusqu’à dépeupler certains quartiers de résidents à l’année. Les grandes villes sont touchées mais aussi certaines villes moyennes ou petites à proximité de sites prestigieux. Des dispositions de régulation devraient progressivement corriger les excès.

Au regard d’éléphants blancs et de nouveaux musées aussi vides de collections que de visiteurs, l’architecture est-elle réellement l’outil le plus pertinent pour donner aux petites et moyennes villes un regain d’attractivité ? Pourquoi, à l’heure où seule la nouveauté prime sur la permanence, ne pas davantage verser dans des solutions éphémères ?

Je me place résolument du côté de l’architecture. Il y a un mal français qui consiste à réaliser des édifices emblématiques souvent de grande qualité sans penser ni prévoir les conditions et l’argent de leur utilisation et de leur entretien. J’entends bien votre critique. Mais il n’en va pas seulement des équipements culturels. Les logements par exemple peuvent être, si j’ose dire, logés à la même enseigne, celle de l’insuffisance ou l’absence d’entretien qui conduit à une dégradation trop rapide et une déconsidération d’un édifice pourtant bien conçu.

La question de l’éphémère est, elle aussi, juste. Les villes qui vivent bien sont celles qui ont le goût de la fête. Les événements festifs font partie de ce qui donne aux villes de meilleurs battements de leur cœur. L’exemple bien connu est celui de Sienne en Italie, dont les courses de chevaux, le Palio, deux fois l’an, constituent un événement qui rassemblent les populations dans une ferveur extraordinaire. Ces événements sont vraiment l’occasion de fédérer une population au sein d’un espace public ou autour d’un bâtiment.

Quelles sont les autres leçons que vous tirez de cette Biennale ?

Nous avons également abordé le thème de la place des femmes en ville lors d’une rencontre architecture et littérature, entre la philosophe Chris Younès et l’écrivaine Belinda Canonne. Les femmes ne sortent pas à certaines heures ou n’empruntent pas certaines rues. Pourquoi ? Comment ? Ces réflexions appellent un véritable renouvellement de la pensée urbaine !

Je pourrai aussi citer la vingtaine d’intervenants, la plupart architectes, qui ont donné des conférences lors de cette édition. Je leur avais demandé un texte pour le livre que je tiens à faire paraître avant chaque biennale. Je ne crois pas aux actes qui viennent après coup, toujours trop tard et qui ne reflètent que sommairement la pensée de ceux qui sont intervenus. En revanche, faire paraître un livre avant la biennale, c’est à la fois améliorer son contenu et lui donner un prolongement durable. Les trois éditions dont j’ai eu la charge du programme ont toutes fait l’objet d’un livre aux éditions de Dominique Carré. Ils en portent le titre : Habiter, imaginons l’évidence pour le premier, (Re)construire la ville sur mesure pour le deuxième et Faire battre le cœur des villes pour celui qui vient de paraître. Une petite collection ! Elle constitue une mémoire des interventions de tous ceux qui m’ont fait l’honneur et le plaisir de contribuer aux différentes éditions.

Enfin, une Biennale est-elle aujourd’hui, à l’heure où ces événements se multiplient, un format pertinent ?

A l’origine de la Biennale en 2009 et 2011, il y eut « Caen les Rencontres » à l’initiative de François Geindre. J’en suis devenu le commissaire en 2013. J’ai alors proposé, étant donnée la périodicité de l’événement, de le désigner sous le nom de « biennale ». Cependant, pour diverses raisons, l’édition suivante a eu lieu en 2016 et nous sommes désormais installés sur les années paires. Nous avons alors appelé cette Biennale In-Situ.

En 2018, nous avons expérimenté une formule resserrée sur dix jours pendant lesquels ont eu lieu toutes les rencontres, conférences et projections alors que, pour les éditions précédentes, elles étaient étalées sur trois à quatre semaines.

Le pari a été réussi parce que chacun des événements a attiré un public nombreux qui vient parfois d’assez loin, notamment de Rouen, Rennes et Paris.

Avec ce petit historique, j’ai bien conscience de ne pas répondre directement à votre question. La Biennale de Caen est encore jeune. Les cinq éditions qui ont eu lieu ont démontré l’intérêt d’organiser une émulation culturelle autour de l’architecture et de l’urbanisme dans cette ville moyenne en pleine évolution. Elle possède un lieu – Le Pavillon – qui fait un travail exemplaire tout au long de l’année pour la sensibilisation à l’architecture, auprès des jeunes en particulier. La Biennale vient prolonger et renforcer cette action.

De grands noms sont venus et ont accepté de dialoguer avec un public dans lequel il n’y avait pas que des spécialistes, loin de là. Ils ont donné de leur temps et de leur énergie pour contribuer à une pédagogie spatiale, architecturale, environnementale, urbaine, en direction de tous les publics.

Une biennale est un outil d’acculturation architecturale. Elle produit débats et réflexions. Si de tels événements se multiplient, tant mieux ! J’y vois une situation utile et salutaire pour l’architecture !

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