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Exposition | Georges Focus et la folle construction d'un grand oeuvre (14-11-2018)

Bâtir son œuvre contre l’académisme ne semblait possible qu’enfermé entre les murs des «Petites Maisons». Ainsi Georges Focus (1644-1708) s’est évertué, gagné par la folie, à composer dans un asile du Faubourg Saint-Germain, un ensemble d’«écritures dessinées». Autobiographiques, elles sont un témoignage rare et précieux que les Beaux-Arts de Paris exhume et présente jusqu’au 6 janvier 2019.

France


Voilà un événement confidentiel. Alors que le Tout-Paris se divise entre les «blockbusters» de la scène culturelle, à savoir les expositions Caravage d’un côté et Egon Schiele de l’autre, les Beaux Arts présentent l’oeuvre de Georges Focus...

L’artiste n’est pas de ces patronymes utiles pour drainer les foules. Ni «naming»… ni «branding»… Il y a donc du courage, quai Malaquais, pour ne pas y céder. Le mérite en revient à Emmanuelle Brugerolle, commissaire d’exposition, qui a porté plusieurs années durant ce vaste projet de recherche… et peut être même de réhabilitation d’un grand œuvre méconnu.

Aussi passionnante soit la proposition, il fallait cependant aller voir une exposition d’architecture – Bâtir sous le Second Empire – pour découvrir, presque par hasard, dans la salle Foch, «la folie d’un peintre de Louis XIV».

02()_B.jpgComment, dans ces circonstances, ne pas se réjouir d’une étrange rencontre avec un artiste «maniaque» ?

Sur les murs, des dizaines de dessins sont répartis selon une curieuse scénographie labyrinthique qui laisse entrevoir la complexité de l’oeuvre présenté… recto ET verso.

En effet, chaque feuille présente d’un côte une composition accompagnée de phylactères, de l’autre des textes frénétiquement écrits.

Parcourir cette exposition serait, selon les mots d’Emmanuelle Brugerolle, «pénétrer de plain pied, en quelque sorte par effraction, sans transition ni précaution oratoire au coeur de l’existence, des états d’âmes, des souffrances et des obsessions d’un homme qui a vécu voici trois siècles».

Toutefois avant d’être ce «fou» génial, Georges Focus est «paysagiste» autrement dit un «peintre de paysage». Sa formation à l’ombre de Louis Elle, dit Ferdinand l'aîné, puis d’Israël Silvestre, est académique. Il fait même le voyage à Rome entre 1666 et 1669 puis s’installe quai de la Mégisserie à Paris. Il travaille alors, entre autres, pour Versailles…

La biographie se perd sous les fastes de la nouvelle résidence royale pour emprunter les chemins tortueux qui mènent jusqu’aux «Petites Maisons». L’adresse accueille à cette époque ceux que l’on dit «insensés de condition» ; Georges Focus y aurait logé en cette qualité et bénéficié, devine-t-on dans ses dessins, de bonnes conditions en tant qu’académicien. Rien n’établit cependant ce séjour qui le conduisit à la mort, pas même un document administratif.

03()_B.jpgSerait-ce alors une invention de l’artiste ? Peut-être. Son œuvre relève, quoi qu’il en soit, d’un trouble psychique : exubérantes, les compositions sont denses, surchargées de figures et de motifs. Pas un espace n’est laissé vierge d’un coup de trait.

L’homme travaille avec des pierres noires, des plumes de différentes natures, d’encres à base de noix de galle, de sépia, de suie de cheminée et de sanguine. Tout montre que l’oeuvre est parfaitement composé et un seul dessin serait le travail de plusieurs jours.

Georges Focus retrace ainsi toute sa vie. Chaque moment qu’il juge important est illustré, de mémoire, avec force détails. Il s’y représente toujours auréolé de rayons… tel un roi soleil… tel un illuminé.

Chaque objet reconstitue avec la plus grande précision décors et architecture. Georges Focus va même jusqu’à se présenter sous les traits d’un bâtisseur dans le dessin intitulé «Focus dessine un palais» où il moque Le Bernin et sa proposition pour Le Louvre.

Les textes qui accompagnent ces créations sembleraient volontiers extraits d’un Atlas de littérature potentielle, façon Oulipo, bien entendu. Ils sont aussi obscurs que mélodiques, codés que lyriques.

Cette autobiographie prend alors rapidement des allures de 'catalogue irraisonné' et les textes lus par Philippe Burin des Roziers au sein même de l’exposition donne une sonorité à cette étrange folie.

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Faut-il y voir un «art brut» avant l’heure ? Il serait anachronique de mobiliser ici cette notion et Georges Focus, par sa parfaite maîtrise de la technique mais aussi par sa grande culture, en semble particulièrement éloigné. Peut-être faut-il davantage rapprocher son art du grotesque et de la littérature burlesque bien que son projet n’ait jamais été satirique.

L’œuvre de Focus, après cette délicieuse déambulation dans la salle Foch, n'en finit pas de fasciner. Le catalogue qui complète cette présentation est une somme unique qui retrace avec la plus grande précision cet œuvre qui semble, aujourd’hui, l’unique trace d’une production émanant d’un artiste aliéné au XVIIe siècle.

Enivré par cette magnifique découverte, le visiteur ne manquera pas, sur le départ, d’aller jeter un œil au «microgrammes» de l’écrivain suisse Robert Walser. 

A la loupe il découvrira la démence d’un auteur cette fois-ci à travers textes et poèmes composés au crayon dans une écriture minuscule… Große kleine Welt... Grand petit monde… 

De quoi parachever un extraordinaire voyage à travers la folie.

Jean-Philippe Hugron

Georges Focus (1644 - 1708), la folie d’un peintre de Louis XIV
13 octobre au 6 janvier 2019
du mardi au dimanche de 13 h à 19h
Palais des Beaux-Arts / 13, Quai Malaquais / 75006 Paris

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